1802, deux siècles, à peine, et pourtant ce proche passé est déjà noyé dans la légende !
La Révolution française, dans un mouvement de générosité, avait fait abolir l'esclavage dans les colonies françaises…
Foutaise ! Alors qu'elle y avait été longtemps hostile, la Convention s'y était résignée, le 6 pluviôse de l'an II, dans l'espoir que la nouvelle embraserait toutes les plantions anglaises et permettrait, à ses propres troupes, de reconquérir celles que la France avait perdues. Danton, le promoteur de cette abolition, quand le vote fut acquis, laissa échapper sa joie, en s'exclamant : " Messieurs ! Maintenant l'Anglais est mort ! "
Puis vint Bonaparte, le lumineux héros de la campagne d'Égypte. Digne descendant d'Alexandre le Grand…
Foutaise ! La campagne d'Égypte fut un cinglant échec et le grand homme un vulgaire criminel de guerre. Ses troupes ayant capturé 3.000 prisonniers, qu'elles n'étaient pas en mesure de conserver, Bonaparte les fit froidement exécuter jusqu'au dernier !
Au moins est-il le père de ses régiments !
Foutaise ! Pour quitter plus rapidement le sol égyptien et rentrer en France où l'attendait un grand destin, il fit ingérer, à ses hommes blessés, des doses mortelles d'opium pour les achever !
Huit ans après l'abolition de l'esclavage, un traité de paix avec l'Angleterre remettait à l'ordre du jour les plantations de cannes à sucre des deux protagonistes. Pour cultiver ces cannes, il fallait reconstituer la main-d'œuvre servile, l'esclavage fut donc rétabli dans les colonies françaises, par Bonaparte. Les Anglais n'eurent pas à le faire, pour ne l'avoir jamais aboli jusque là.
Au lendemain du traité avec l'Angleterre, une flotte importante appareillait de Brest, deux vaisseaux de ligne, quatre frégates, une flûte et trois transports de troupes. A bord, des vétérans des campagnes d'Italie, d'Autriche et de Prusse, la fine fleur de l'armée française, la meilleure armée du monde occidental !
Le sort des rebelles était réglé d'avance et le général Richepance n'était qu'un exécutant sans état d'âme. Sans état d'âme et pressé, sûr de sa force.
Le 6 mai 1802, quand il débarquait à Pointe-à-Pitre, les troupes noires, dans un beau mouvement républicain se mettaient à ses ordres. Sans s'embarrasser de veines stratégies, Richepance les faisait désarmer, déshabiller et jeter nus dans les cales de ses navires, comme des esclaves qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être.
Aussi, quand quelques jours plus tard, ses navires se présentèrent devant le fort Saint-Charles, de Basse-Terre, les soldats qui avaient quitté Pointe-à-Pitre à temps et s'étaient réfugiés là, firent tonner leurs canons. Delgrès, Ignace, Codou, Palème, Noël Corbet étaient bien décidés à résister.
Malgré une rude résistance, ils durent bientôt abandonner le fort. Delgrès et ses fidèles s'enfuirent vers les hauteurs de Matouba et se réfugièrent dans l'habitation Danglemont.
Dès le premier jour, Delgrès, qui connaissait déjà la fin probable, avait fait miner la terrasse et l'habitation proprement dite, décidant que se serait là le terrain de l'ultime combat.
A l'aube du 23 mai, blessé d'un éclat à la cuisse, aidé par son aide camp, il fait sauter leur dernier refuge. Trois cents insurgés périrent dans l'explosion, ainsi qu'une partie de l'avant-garde de Richepance et une multitude de femmes et d'enfants.
Là fini le chiqué, fini la foutaise, de purs héros défendant leur liberté jusqu'à la mort !
Parmi les survivants, il y avait la mulâtresse Servitude, enceinte, mais qui s'était battue, bec et ongles, contre les troupes blanches. Elle fut condamnée à mort, mais son maître fit valoir son droit de propriété sur l'enfant à naître. Elle fut exécutée le lendemain de son accouchement, le 29 novembre 1802.
En fait, tous ces chefs des combattants, que l'on célèbre aujourd'hui, étaient des mulâtres, dont la classe fut presque entièrement exterminée. Pour la plupart, ils avaient déjà acquis leur liberté avant l'abolition de l'esclavage et ne seraient sans doute pas devenus des esclaves après mai 1802, puisque 6.707 hommes de couleur furent reconnus libres, à ce moment là, soit plus du double qu'il n'y en avait en 1789.
Leur rébellion et leur sacrifice n'en sont que plus méritoires.
Paradoxalement, ces êtres de légende étaient les seuls à être d'authentiques héros !