En 1794, les Anglais, entrés en guerre contre la France après l'exécution de Louis XVI, s'étaient emparés de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Tobago, puis de la Guadeloupe. La Convention envoya un corps expéditionnaire pour reprendre cette dernière île. L'un des chefs de cette troupe d'intervention était Victor Hugues, un redoutable révolutionnaire gagné aux idées de la Terreur. Il emmenait, dans ses bagages, le décret de février 1794, abolissant l'esclavage, et une guillotine toute neuve.
Alors que la Révolution n'avait pas songé, jusque là, à abolir l'esclavage, il était devenu évident qu'elle ne pourrait pas reprendre les îles occupées par l'ennemi sans rallier les esclaves à sa cause.
En juin 1794, disposant de troupes nombreuses et facilement renouvelables, grâce à la publication du décret, Hugues débarqua à Gosier, s'empara du fort Fleur-d'Epée et pénétra dans Pointe-à-Pitre. Aidé par les canons des navires embossés dans la darse, il écrasa les troupes anglaise sur la place de la Sartine, qui devint alors la place de la Victoire, nom qu'elle porte toujours.
Hugues s'empara ensuite du camp de Berville, où de nombreux colons blancs et hommes de couleurs libres combattaient aux côtés des Anglais. La guillotine fut dressée et plus de sept cents d'entre eux furent décapités.
En décembre 1794, les Anglais capitulèrent. Victor Hugues était le maître incontesté de l'île. Le proconsul, toujours en s'appuyant sur les troupes de Noirs, procéda à une répression d'une dureté inouïe (alors que la Terreur avait été stoppée en France métropolitaine). Il en profita pour se venger personnellement de la société coloniale qui l'avait, jadis, ruiné et rejeté, sans oublier de s'enrichir honteusement.
Il n'hésita pas à nommer officiers des hommes de couleur combattant sous ses ordres. C'est ainsi que, venant de Martinique, Delgrès devint commandant et Pélage colonel.
Avec l'aide des corsaires français, Hugues s'attaqua aux Anglais hors de Guadeloupe, avec certains succès qui continuèrent de l'enrichir. Echouant dans la reconquête de la Martinique, il reprit Sainte-Lucie.
Son enrichissement lui permis d'épouser une riche créole de la Martinique, ce qui l'incita à épouser la cause des anciens colons. Pour remettre en marche l'économie de la Guadeloupe, il soumit les Noirs aux travaux forcés. Ceux qui avaient permis sa reconquête furent donc les premières victimes de son triomphe. Attachés aux ateliers où ils travaillaient, ils eurent à subir à nouveau les peines corporelles, dont le fouet. L'esclavage se remettait progressivement en place, bien avant que Napoléon ne s'en mêla !
Sous la pression des Américains, inquiets de voir Hugues mener une politique trop indépendante de la France et trop hostile aux Anglais, celui-ci fut remplacé par Desfourneaux, le 5 juin 1798.
Après le coup d'état du 18 brumaire, Bonaparte, nommé premier consul, n'eut qu'une idée : restaurer le pouvoir du gouvernement, aussi bien en Métropole que dans les colonies. Or, la Guadeloupe, sous Victor Hugues, puis sous Desfourneaux, s'était peu à peu éloignée de la France.
Bonaparte voulait restaurer l'industrie sucrière. Peut-être influencé par sa femme, il pensa que la meilleure solution, pour remettre en activité les plantations, était de revenir à l'esclavage.
Bonaparte détestait Toussaint Louverture, qui, à Saint-Domingue, avait triomphé de tous ses adversaires. Il semblerait qu'il distinguait mal la Guadeloupe de Saint-Domingue.
En Guadeloupe, il nomma un capitaine général, Lacrosse, auquel il confia la mission de restaurer l'autorité du gouvernement et de restaurer la société ancienne.
Peu à peu Lacrosse révéla sont véritable visage, avec des mesures très impopulaires.
A la mort du général Béthencourt, commandant en chef des troupes de l'île, son poste aurait dû revenir à son second, le colonel Pélage, un mulâtre. Lacrosse, qui se méfiait des soldats de couleur, s'attribua cette responsabilité.
Le 28 avril 1801, une mutinerie des troupes offrit le pouvoir à Pélage. Celui-ci avait derrière lui toute la colonie. Il aurait pu se lancer dans un pronunciamiento, à l'instar de Toussaint Louverture.
Légaliste, patriote attaché à la France, Pélage préféra tergiverser et favorisa la fuite de Lacrosse, qui était menacé d'être assassiné. Alors, que s'il avait choisi la rupture avec la France, toute la population l'aurait suivi, Pélage se tourna vers Bonaparte et tenta de négocier avec Lacrosse, qui préparait son retour à Sainte-Lucie.
Assimilant Pélage à Toussaint Louverture, Bonaparte envoya un corps expéditionnaire, commandé par le général Richepance, pour reconquérir la Guadeloupe qui n'avait jamais quitté le giron de la France.
Les troupes noires furent désarmées, Pélage mis à l'écart et une dure répression commença. C'est là que se situent les épisodes glorieux, au cours desquels Delgrès et Ignace s'illustrèrent.
Le capitaine Ignace fut balayé, avec ses troupes, par l'artillerie de ses adversaires, sur le site de Baimbridge, et Delgrès, retranché sur les hauteurs de Basse-Terre, sur le point d'être pris, se fit sauter avec plusieurs centaines de compagnons, dans l'habitation Danglemont.
Une répression féroce s'abattit alors sur l'île.
Pélage, qui, à aucun moment, n'avait pris les armes contre la France, fut emprisonné et il lui fallut plusieurs années pour être réhabilité et pour retrouver son grade.
Le 20 mai 1802, l'ancien système colonial fut rétabli. Le titre de citoyen fut réservé aux seuls hommes blancs. Dès 1803, les esclaves étaient désignés comme biens mobiliers et vendus. Il ne restait plus rien de la Révolution.
Le passage de Victor Hugues avait décimé la population blanche de la Guadeloupe. Ceux qui ne furent pas exécutés durent leur salut à l'immigration. De 13.000 blancs en 1789, il n'en restait plus qu'un millier en 1798.
Victor Hugues, le prévaricateur sanguinaire, a donc bien gagné le droit d'avoir sa rue dans toutes les communes actuelles, aux côtés de Delgrès, Ignace et de la mulâtresse Solitude ! Cet amalgame de purs héros avec un boucher sanglant et sans honneur pourrait choquer si l'on n'était pas aux Antilles.
Le laissé pour compte fut Pélage. Pourtant, à y regarder de plus près, ce patriote fidèle évita à la Guadeloupe une aventure plus dramatique encore que celle que lui fit connaître l'Empire. Un demi-siècle plus tard, la liberté revint enfin sur le sol de notre île, qui, à partir de là, évolua progressivement vers la situation démocratique actuelle et une position sur le podium des plus hauts niveaux de vies des Antilles, alors que Haïti, héritière de Toussaint Louverture, n'a cessé de connaître les pires dictatures et atteint, aujourd'hui, le fond du gouffre de la misère.
Peut-on décemment célébrer Delgrès et Ignace et reconnaître les mérites de Pélage ? La question est posée aux bonnes âmes de ce pays.
Nos sources : "Petite Histoire de la Guadeloupe" (l'Harmattan), par Lucien-René Abenon, professeur d'Histoire moderne, à l'Université des Antilles et de la Guyane.