Le petit chien s'arrête au centre de la flaque d'eau, comme s'il était au milieu du gué d'une claire rivière. Il hésite à boire, étonné que l'onde ne soit pas boueuse. Avec un petit jappement ravi, qui fait dresser ses oreilles bien hautes, il se décide enfin à étancher sa soif. Il fait si chaud, quand le soleil est présent, en cette fin de mois de mai !
Soudain un vacarme métallique bondit sur lui. A peine a-t-il sauté sur le côté de la route qu'une roue de voiture l'éclabousse, transformant la flaque limpide en un résidu terreux.
Après un coup d'œil désespéré à ce qu'il reste de la belle rivière, le vagabond reprend sa course. Ses flancs sont creux, son bassin, déformé par la maigreur, le fait marcher à l'amble. Bien qu'il soit très jeune encore, les maladies de peau l'envahissent peu à peu.
Madame le Maire de Sainte-Anne avait promis de faire euthanasier les chiens errants de la commune, un an a passé et des dizaines de chiens pitoyables vagabondent toujours aux abords de la décharge municipale. Presque chaque nuit, une voiture en écrase un. Encore un peu de patience et le problème sera solutionné sans dépenser l'argent des contribuables.
Elles sont deux sur le bord de la route qui me font signe. Une mère et sa fille. Nous sommes samedi. La tradition locale des autobus artisanaux, conduits par leurs propriétaires, a le mérite de desservir avec une étonnante précision les moindres recoins des zones rurales, mais atteint ses limites le week-end, quand l'artisan se repose. Pendant deux jours, la route Deshauteurs, comme beaucoup d'autres, est privée de transports en commun.
On est la veille de la Fête des Mères, sans doute le jour le plus important de l'année sur le plan des cadeaux, bien avant Noël en Guadeloupe. Comment se rendre en ville, quand on n'a pas de véhicule personnel, si ce n'est en faisant du stop ?
Je m'arrête. La mère monte à l'avant, la fille essaie vainement d'ouvrir la portière arrière qui est devant elle. La rouille n'est pas tendre pour les charnières sous les tropiques !
La mère ressort pour aider sa fille. Les voici toutes deux embarquées.
Derrière nous, plusieurs véhicules attendent patiemment que nous repartions, la route est trop étroite pour doubler, alors ils attendent gentiment, sans coup de klaxon intempestif. Les Guadeloupéens sont très civils sur la route, quand il ne s'agit pas de quelques Métros excités ou de quelques jeunes gangrenés par les maux de la Métropole.
La fille tousse, elle porte un anorak léger, c'est qu'il fait froid la nuit, la température descend parfois jusqu'à 22°, ce qui en mai est anormal.
La mère reproche affectueusement à sa fille de trop se couvrir. Elle s'exprime sans accent notable, ce qui est rare pour une habitante des Grands-Fonds, et avec aisance.
Je regarde ma voisine de siège à la dérobée, elle est belle, très belle ! Je la croyais quelconque. Mon coup d'œil n'est pas encore très sûr !
Elle a le visage foncé et les traits fins qui témoignent d'un héritage indien et les cheveux crépus venant d'Afrique. Plus je la regarde, plus je la trouve belle. Pas une beauté vulgaire, qui saute aux yeux, mais une beauté classique et racée (un mot que je ne devrais pas employer, sous peine d'être sanctionné par les extrémistes de Volcreole !).
La fille a perdu l'héritage indien de la mère, mais est bien mignonne aussi. Parlant peu, entre deux quintes de toux, elle a repéré mon accent méridional.
Je confirme mon origine niçoise. La mère me dit alors, avec beaucoup de simplicité :
--- Nous, nous sommes de Toulouse !
J'aimerai tout connaître de leur odyssée Métropolitaine, mais je me tais. Si la même chose s'était produite sur une route de Provence, avec deux autostoppeuses blanches de peau, les aurais-je accablées de question sur leur origine ? Pourquoi le ferais-je ici ? Elles sont françaises comme moi, depuis plus longtemps que moi qui n'ai pas un seul grand-père français, pourquoi ne seraient-elles pas de Toulouse ?
Puisque j'ai parlé de Volcreole…
Récemment, j'ai ouvert une discussion sur le forum antillais : http://Volcreole.com Sans doute n'ai-je pas ouvert le débat avec beaucoup de finesse. Mon titre " Je déteste la langue créole ! " était certainement trop provocant. Mais quand on est provocateur, on ne se refait pas ! " Moïse croyait-il en Dieu ? " est du même tonneau. Dans les deux cas, la suite de mes propos justifiait le titre.
Le résultat ne s'est pas fait attendre !
Ce forum est (mais cela est-il étonnant ?) un véritable microcosme. On y trouve des gens intelligents et tolérants, qui lisent ce que l'on écrit et qui cherchent à comprendre, même si certains détails les choquent ; on y trouve aussi des intransigeants, toujours pressés de condamner et d'exclure, des Savonarole antillais. Curieusement (mais cela est-il curieux ?), ce sont ceux qui vivent en Métropole qui sont plus radicaux.
Cela étant dit, je présente mes excuses à tous ces braves gens que j'ai un peu bousculé. Peut-être qu'un forum, de ce type, n'est fait que pour permettre à des gens partageant une même conviction de s'autocongratuler !
Mais, quand même, me traiter de colonialiste, de raciste et autres gracieusetés ! Enfin, peut-être suis-je tout cela et pire encore.