Le mois de mai est propice à la plantation des ignames. Ne ratez surtout pas la bonne lune et enrichissez votre jardin de cette plante aléatoire.
L'an dernier, Casimir, mon fraternel jardinier, avait tenu à venir planter des ignames dans mon jardin :
--- Je peux t'apporter à toi, mais je préfère que tu trouve toi-même !
Après cette grande déclaration de principe, il s'était jeté sur une parcelle de mon terrain, heureusement en friche. Pieds nus, vêtu de ses vêtements du dimanche, il mania la pioche et la pelle avec la rageuse efficacité d'une taupe géante en folie. En moins de temps qu'il faut pour le dire, la paisible parcelle devint une image en réduction et en négatif ( les trous étant remplacés par des bosses) du champ de bataille de Verdun.
Avec un sourire septique, il me déclara alors :
--- Tu vas nettoyer mauvaises herbes ! Moi je passerai pour planter piquets.
Il revint ensuite planter ses piquets et enlever mes mauvaises herbes. Puis, déclarant qu'il fallait attendre que cela pousse, il se désintéressa de cette plantation.
Un jour, il me déclara qu'il voulait voir où en étaient mes ignames. J'eus un moment de vergougna, comme on dit dans le Comté de Nice. Il y avait bien 3 mois que je n'étais pas passé dans ce secteur reculé de mon terrain !
Le résultat des efforts de Casimir était très improbable. Au milieu d'une jungle de plantes, oh combien vivaces, il retrouva quelques feuilles qui pouvaient laisser imaginer qu'il y avait pu y avoir des ignames qui avaient tenté de pousser là.
Après avoir ouvert quelques bosses, avec la délicatesse amoureuse d'un archéologue, il posa sur moi le regard affectueux et désolé que l'on réserve à l'handicapé de la famille et déclara, avec sa gentillesse habituelle :
--- C'est ma faute, je suis venu trop tard ! L'an prochain, c'est en mai que je planterai !
J'en avais gardé l'idée que l'igname est la seule plante qui permet de récolter moins que ce que l'on a semé !
Toute honte bue, j'avais oublié ces fichues ignames, quand voilà Casimir qui débarque chez moi, le 1° mai.
--- Je viens planter ignames !
Il m'expliqua alors, dans la traduction du créole qu'il réserve à mon usage et à celui de Patricia (désolé que nous soyons les seuls membres de sa famille qui ne comprennent pas son dialecte), que cette variété devait être plantée en avril, mais que, comme le mois de mai était propice, comme la lune était bonne (je ne sais toujours pas bonne à quoi !), il pouvait les planter ce jour même. Quand je lui fis remarquer que l'on n'était que le premier mai et que ses ignames seraient bien malignes si elles savaientt que l'on n'était plus en avril, il posa sur moi un œil désolé, dans lequel je lus un immense désespoir. Qu'allait-il faire d'un attardé comme moi ?
Cette fois-ci, il avait amené sa pelle et sa pioche, où du moins les vénérables instruments qu'il nomme ainsi. Comme je m'emparais de la pioche avec la frauduleuse intention de lui faire croire que je voulais l'aider, il me l'enleva délicatement des mains, en déclarant qu'il n'avait pas d'autre manche et qu'il préférait ne pas soumettre celui-ci à de trop grands risques. Je ne suis pas certain qu'il a une très haute opinion de mes qualités de cultivateur !
Il se dirigea alors vers l'arrière du bungalow, vers une zone où il avait détecté de la bonne terre et qui avait fait l'objet d'une longue négociation entre nous, sa première intention étant de planté ses précieux légumes dans les remblais de la piscine (ce qui témoigne d'une confiance très relative dans ma volonté d'achever cet ouvrage !).
J'affirmais, une fois de plus, que je tenais à conserver la haie de bougainvilliers, qu'il semblait considérer comme des mauvaises herbes, et qu'il devait se contenter de la bande de terrain située entre mes précieuses fleurs et le mur du bungalow.
La fabuleuse taupe se mit alors en action. Quand je pense qu'il est des esprits chagrins pour douter de la puissance de travail des Antillais !
Convaincu que vous allez mettre en pratique ma leçon de jardinage, je vais tenter de vous enseigner comme on plante des ignames.
- Après avoir nettoyé la parcelle de terrain de toutes ses herbes et autres plantes indésirables, parsemez-la de trous carrés, de 50 cm de côté et d'une profondeur suffisante pour utiliser toute la terre arable (au morne Montmain, cela fait environ 30 cm, dans le meilleur des cas. Dans la Beauce, prévoyez 60 cm. En Ukraine, ne plantez pas d'ignames !).
- Brisez ensuite soigneusement les mottes extraites des trous, en enlevant soigneusement les pierres, que vous réserverez (le jardinage vaut bien la cuisine, non ?).
- Remplissez les trous avec cette terre fraîchement travaillée, de façon à ce que les trous deviennent des bosses. Que les septiques me fassent confiance ! Une terre remuée occupe beaucoup plus de place qu'une terre tassée (je peux l'affirmer avec d'autant plus de force qu'il n'y a pas très longtemps que je le sais !).
- Placez soigneusement les pierres contre les tumulus ainsi réalisés, de façon à leur faire jouer le rôle de barrages pour empêcher la pluie de disperser vos buttes.
- Préparez les morceaux d'ignames qui vont servir de semence. Marquez, au moment du découpage, le côté correspondant au haut du tubercule, de façon à ce que, même une tranche centrale puisse être correctement orientée. Il sera bon de couvrir les coupures béantes de ciment en poudre, de façon à les désinfecter, l'igname étant un légume très délicat.
- Introduisez, avec délicatesse, les morceaux d'ignames, à la base de vos bosses, en les plaçant parallèlement au sol et en les orientant de façon à ce que la plante pousse dans la direction vers laquelle vous désirez la voir aller. En direction des piquets, si ceux-là sont déjà en place.
Sous les tropiques, Inutile d'arroser. Au Sahara, plantez autre chose !
Casimir, après avoir décrété que la terre était bonne et que les semences l'étaient aussi, pronostiqua une excellente récolte, me confia le soin de désherber le terrain fréquemment ( ?!) et m'annonça qu'il reviendrait planter les bâtons quand le moment serait venu.
Promis, juré, je vous tiendrai au courant de la suite de cette passionnante opération culturelle !