OU IL EST MONTRÉ QUE L'ALGÉRIE N'EST PAS TRES LOIN DE LA GUADELOUPE.
Mes amis savent que j'ai un jour commis un roman historique sur un personnage qui se rattache à l'Algérie par sa vie et par ses actions (http://dernierroialger/caloucaera.net).
J'avais l'ambition d'écrire un livre d'Histoire, ce qui m'a contraint à un travail de forçat (j'allais dire de " galérien "), pour qu'il soit très sérieusement documenté. Lorsque, par modestie, j'ai décidé de le transformer en roman, j'ai conservé l'essentiel de mon travail de chercheur sur un sujet peu visité par les historiens. Résultat, ce roman n'intéresse pratiquement que des passionnés d'Histoire, amateurs et professionnels. Il m'a quand même valu le plaisir de faire la connaissance, par émails interposés, de personnages très intéressants, qui sont parfois devenus des amis. Il m'a permis de redécouvrir un cousin, Pierre CARENCO qui a superbement illustré le texte, que j'avais méconnu dans le passé.
Tout cela dit, le site court allégrement vers les 15.000 visiteurs (répartis sur 114 pays), ce qui, pour un tel sujet, est sans doute pas mal !
Cette longue introduction nous conduit au sujet que je veux traiter aujourd'hui. Parmi les messages collectés, un certain nombre proviennent d'Algérie où, au cours de l'été 2000, mon texte a été publié en feuilleton par un journal local.
Les informations reçues et mes propres observations directes sur les portails algériens qui parlent de mon site, ont peu à peu laissé paraître un fait que je n'avais jamais envisagé en écrivant : les Algériens s'emparent avec ferveur de mon héros et de son histoire. On m'a même parlé d'un plagiat, d'un patriotisme exacerbé, de mon ouvrage, dont je n'ai malheureusement pas pu me procurer un exemplaire.
Une lettre récente vient confirmer mes impressions et expose assez clairement la situation. Je vais en citer quelques passages, en laissant de côté, naturellement, les louanges dithyrambiques dont mon correspondant n'est pas avare :
Ce travail est d'autant plus important qu'il apporte des lumière sur une période malheureusement décriée mais aussi reléguée dans les oubliettes de l'Histoire! Pour cela je voudrai que vous trouviez ici l'hommage d'un amoureux de l'Histoire...
...
Je voulais faire un cours sortant des sentiers battus qui puisse redonner à mon pays longtemps colonisé une certaine dimension dans l'Histoire et je me suis particulièrement occupé à dépoussiérer la période ottomane et, bien avant que je ne découvre votre œuvre, je me suis attelé à une tache assez difficile, car en guise de documentation il n'y avait pratiquement rien ou si peu pour prouver les grands moments de ce pays qui, au dix-neuvième siècle, était devenu le "pays à anéantir".
Votre livre m'a apporté des réponses, pas toutes mais assez pour faire la démonstration irréfragable que ce pays avait eu de grands hommes que la postérité a oubliés parce que le pays lui-même a été oublié.
Bien des fois j'ai pensé vous écrire pour vous faire part de ma "gratitude" et rendre hommage à votre effort louable qui fait de vous et malgré vous un chercheur en Histoire et à ce titre je suis heureux de vous compter dans ce cercle. Autour de moi, j'ai fait connaître votre oeuvre et je me propose d'ailleurs de la traduire en arabe pour qu'elle soit accessible à un lectorat plus vaste qui pourrait englober tout le monde arabe, où les Ottomans n'ont pas bonne presse pour des raisons diverses mais qu'il est peut-être temps de faire changer.
Pour la traduction je me permettrais de vous écrire au moment opportun. Pour l'heure permettez-moi de vous faire part d'un projet que je suis en train de réaliser et qui au stade final : il s'agit de l'élaboration d'un CD-ROM sur l'histoire de mon pays depuis l'arrivée de Khair-eddine à Alger jusqu'en 1945. Ce travail englobe donc la période de "Euldj Ali " ou Occhiali et je vous serai très obligé de m'autoriser à utiliser certaines illustrations de votre ouvrage. Le travail entrepris est fait en langue arabe, des éditions française et anglaise et même espagnole sont prévues dans un deuxième temps.
Les événements du 11 septembre, qui m'ont fait beaucoup réfléchir, m'avaient déjà conduit à penser que l'un des moteurs puissants, qui conduisent des hommes désespérés au sacrifice de leurs vies pour perpétrer de monstrueux attentats, était sans doute les humiliations subies par leurs peuples au cours des deux derniers siècles. Et ceux-ci d'autant plus que leurs histoires avaient été prestigieuses et étaient systématiquement oubliées ou niées aujourd'hui. Je vais, cette fois-ci, me citer moi-même :
Au-delà de l'Algérie, c'est tout le monde arabe qui me semble être actuellement à la poursuite de son histoire. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas là une des raisons cachées des drames auxquels il est mêlé à travers la planète. La colonisation, l'impérialisme européen, puis américain, le triomphe de la Mondialisation (qui a commencé au XVI° siècle, au début du déclin de l'empire ottoman), l'immigration enfin, ont peu à peu privé ses peuples de la conscience de leur honneur, liée à la grandeur de leur civilisation. Mes recherches m'ont convaincu que celle-ci fut prestigieuse et bien plus raffinée que celle des Chrétiens pendant de nombreux siècles. L'arrogance des occidentaux, basée uniquement sur le triomphe récent de leur technologie, a fait courber l'échine à des peuples fiers et ce ne sont, ni l'argent du pétrole, ni les extrémismes religieux, ni le terrorisme, qui pourront leur redonner la confiance en eux qu'ils ont perdue. Je crois, par contre, que l'étude de leur histoire et la propagation de sa connaissance au-delà de leurs frontières pourront être une excellente thérapie.
Pour ce qui plus précisément de l'Algérie, je me souviens de cours d'histoire au cours desquels on nous enseignait (il y a de cela plus de 40 ans) que ce pays, contrairement à ses deux voisins immédiats, n'avait pas d'histoire, si ce n'étaient les récits de quelques affrontements tribaux désordonnés. Il s'agit là d'une énorme imposture, dont l'objectif était, à l'évidence, de faire accepter l'intégration pure et simple de ce " département " dans la nation française. Vous avez raison de considérer la période ottomane comme une période digne d'intérêt. D'autant plus valorisante que le peuple algérien a toujours su y exprimer son originalité.
Vous avez compris que ce fragment provient de la réponse que j'ai faite à ce correspondant.
Ne croyez-vous pas que tout cela nous ramène à mes amis guadeloupéens qui, actuellement, sont désespérément à la recherche de leur identité ? Si les Algériens sont orphelins de leur Histoire, que dire des Antillais, pour lesquels celle-ci se confond avec la période sombre de l'esclavage ?
Priver un homme de sa dignité est le meilleur moyen de le conduire au désespoir ! Que répondre à mon cousin qui me ferait observer que le seul document historique qui le concerne est le Code Noir promulgué par Louis XIV ? Document que j'évoquerai d'ailleurs prochainement.
Je serai tenté de lui répondre que je suis a même de le comprendre, moi qui suis le fruit de l'immigration. Lorsque à l'école primaire, on enseignait aux enfants des colonies que leurs ancêtres, les Gaulois, étaient blonds aux yeux bleus, on en faisait de même aux enfants d'émigrés, italiens, arméniens...
Si ces caractères physiques ne me choquaient pas, moi le petit Suisse, j'en vins assez rapidement à me demander si en 1515, à Marignan, c'étaient bien mes ancêtres qui furent vainqueurs !
Bon, d'accord, François I° vainquit les Suisses à Marignan... Mais les Tessinois n'étaient pas suisses en 1515. Où étaient les Tessinois en 1515 ?
Non, mon grand-père n'a pas combattu dans les tranchées en 14 ! Oui, mon grand-père recevait des colis bourrés de chocolat au cours de la seconde guerre mondiale (qu'il refusait d'ailleurs avec beaucoup de dignité). Mais toutes ces interrogations et ces négations constitue-t-elles une Histoire ?
Suisse par mon père, italien par ma mère, les choses sont-elles beaucoup plus claires pour moi que pour mon cousin Casimir ?
Celui-ci pourrait me faire observer, à juste raison, que je ne suis pas rescapé d'un holocauste. Quinze millions d'hommes et femmes de couleur partis d'Afrique, quelques centaines de milliers parvenus en Amérique... Cela force le respect, mais ne fait que confirmer mon propos :
--- Casimir, soyons des hommes nouveaux ! Peut-être que nos racines sont un peu faibles, et dans ce pays de cyclones nous savons ce que cela veut dire, mais essayons de démontrer que, malgré nos handicaps, nous pouvons être plus grands et plus forts que les autres arbres de la futée, ces vieux chênes fortement enracinés. Soyons les ancêtres de nos petits-enfants et arrières-petits-enfants à venir !
Soyons surtout conscients que nous avons la chance inestimable de vivre dans un pays de liberté et d'égalité des chances. Si, aujourd'hui, il y a des hommes qui, comme le disais Coluche, sont plus égaux que toi, le tâcheron du bâtiment, demain, tes descendants, s'ils pratiquent un peu moins le Créole et poussent un peu plus loin leurs études, peuvent être aussi égaux que n'importe qui !
Et puis, si le Tessin est beau et riche aujourd'hui (beaucoup grâce à la Mafia italienne !), que l'Afrique est belle, mais qu'elle est pauvre. Ce n'est peut-être pas si mal d'être les enfants d'un pays riche ! Profitons-en pour ne pas oublier nos frères démunis, essayons de les aider à sauvegarder leur dignité en restant chez eux, pour éviter d'en faire de nouveaux immigrés, coupés de leurs racines et de leurs cultures à leur tour !