La libre littérature française des Amériques







NOUS AVONS FAIT UN BEAU VOYAGE !


Dimanche 24 février, à 7 heures 45 :

Patricia et moi arrivons à la marina de Bas du Fort, près de Pointe-à-Pitre, où je dois embarquer sur le bateau de mon cousin franco-québécois, Jean-Louis et de son épouse Huguette, pour les accompagner jusqu’en Martinique.

Au dernier moment, Patricia a décidé qu’elle ne serait pas du voyage, en raison d’un virus tenace qui la perturbe depuis plusieurs jours et la met littéralement à plat. Sa première « maladie » guadeloupéenne.

Nos cousins sont là, sur le quai, attendant un loueur de voiture, pour lui rendre le véhicule qu’il leur a fourni la veille, pour la modeste somme de 23 Euros par jour kilométrage illimité.

Le pittoresque patron de la location Raoul et Antoinette (raoulantoin@ifrance.com) arrive enfin et nous pouvons embarquer sur l’annexe qui nous attend à proximité.

Le petit moteur hors-bord toussote, puis accepte enfin de démarrer et de nous conduire jusqu’au magnifique catamaran, Galaxia 2, mouillé dans le bassin de l’avant-port.


Dimanche 24 février, à 9 heures 20 :

Nous quittons le mouillage. Je m’installe confortablement à la barre à roue, pendant que Jean-Louis hisse la grand-voile. Le contraire n’eut pas été possible, en raison du système de drisses et d’écoutes, assez complexe, qui permet une prise de ris rapide et semi-automatique, mais qui m’est totalement inconnu.

Avec l’un, des deux moteurs, enclenché à faible vitesse, je dois d’abord virer de bord à 180° pour mettre le bateau bout au vent, afin de favoriser la montée de la voile. La voile hissée, j’embouque enfin le chenal de sortie, entre les bouées, en faisant une route plein-Sud, cap que nous conserverons toute la journée. Cette route a été déterminée, par Jean-Louis, avec son navigateur satellite, avec lecteur de carte incorporé, qui fait oublier les « joies » de la navigation à l’estime.

Pour ma part, je dois veiller à inverser les signalisations dans ma tête, le système de balisage américain, hérité des Anglais, est inversé par rapport au système européen, auquel les Anglais eux-même ont dû se plier. Ce qui était vert, à la sortie, devient rouge et réciproquement. C’est grâce à ce genre de gymnastique intellectuelle que l’on ne vieillit pas trop vite !

Jean-Louis déroule le génaker, installé sur le premier étai à enrouleur, et nous nous déhalons bientôt à la voile. Je suis surpris par la vivacité du lourd navire, avec ses plus de douze mètres de long et ses presque huit mètres de large, ce n’est plus vraiment un dériveur de régate. Tout cela avec des œuvres mortes d’un volume impressionnant (hauteur sous barrot oblige !). Malgré la démultiplication de la barre à roue, on ne sent aucune lourdeur dans la bête, il est même ardent (tendance à remonter au vent) comme un monocoque affûté, ce qui est un très bon signe pour ses performances futures.

Nous passons la dernière bouée du chenal à bonne vitesse, sans que j’aie pratiquement à toucher à la barre. Jean-Louis décide de rouler le génaker et de dérouler le génois, parce que nous sommes au près bon plein et que la première voile, destinée au vent portant, fait une poche peu aérodynamique. Nous voilà très vite à sept à huit nœuds, ce qui sera notre vitesse de croisière.

La barre est tellement stable, qu’il est tentant d’enclencher le pilote automatique. C’est donc Nestor qui va barrer, pratiquement jusqu’à notre arrivée au mouillage du soir.

Il fait beau, très beau même. Ciel bleu, mer assez calme, soleil resplendissant, vent régulier autour de vingt nœuds.

La côte de Basse-Terre défile lentement sous nos yeux. Le sommet de la Soufrière est exceptionnellement dégagé de tout nuage.

Nous sommes surpris par le peu de bateaux qui naviguent sur notre route, qui est pourtant (pour l’instant) celle des Saintes, nous sommes pratiquement seuls en mer. Une houle assez désagréable vient sur notre travers, comme le vent qui a légèrement tourné, mais notre vaillant bateau absorbe tout cela au mieux, sans le moindre degré de gîte. Ce qui nous permet, à midi, de dresser la table dans le cockpit et de déjeuner confortablement, sans avoir besoin d’empoigner les verres ou les bouteilles à chaque vague. C’est le grand confort !

Tous ces éléments favorables nous permettent de deviser gaiement, tout en admirant le paysage de la pointe sud de la Guadeloupe, puis des Saintes, que nous laissons largement sur tribord. Nous voyons la côte au vent du petit archipel, une côte très sauvage, qui ne laisse voir pratiquement pas une seule construction humaine.

Encore au niveau des Saintes, nous voyons déjà la silhouette de la Dominique, qui semble être toute proche. Les petites Antilles forment vraiment un chapelet d’îles peu éloignées les unes des autres.


Dimanche 24 février, à 15 heures :

Nous entrons dans la zone abritée par la Dominique, mais nous garderons longtemps encore un vent suffisant pour progresser valablement à la voile. Les montagnes furieusement découpées, de cette île sauvage, charment nos regards par leurs formes pittoresques. Leurs flancs, très abrupts et très verts, font davantage penser à la Réunion, qu’aux îles voisines.

Nous rencontrons d’abord la ville de Plymouth, à la pointe Nord de l’île, un gros village, nous verrons bientôt apparaître Roseau, la capitale, à la pointe Sud. Entre les deux, seulement quelques villages de pêcheurs. Quand on sait que toute la population se concentre sur cette côte sous le vent, on imagine que ce petit pays n’est pas très peuplé. Nous cherchons vainement, des yeux, des surfaces plates et cultivées. Seuls quelques fonds étroits de vallées, qui débouchent sur la mer, semblent permettre un peu de culture. La plupart des habitations sont construites sur des pilotis de béton armé, accrochées à des terrains abrupts.

Devant Plymouth, un paquebot de croisière est au mouillage. Ses passagers sont sans doute en train de visiter l’Indian’s River, sur les bords de laquelle vivent les derniers indiens Arawaks. (Arawaks ou Caraïbes ? Les derniers ayant croqué les premiers, c’est pratiquement la même chose !).

Au-delà de Plymouth, la côte est composées de falaises, qui semblent parfois avoir été tranchées par un énorme couteau, parfois avoir été sculptées par quelques compagnons des cathédrales fous, qui y auraient gravé d’énormes bas-reliefs. Un phénomène curieux que nous retrouverons, avec moins d’ampleur, en Martinique.

De temps en temps, des coulées géantes de sable naturel ruissellent entre les roches et viennent s’accumuler en bord de mer, ce qui fait visiblement le bonheur des carriers.

Nous dépassons Roseau et nous arrivons à notre mouillage pour la nuit. Il est encore assez tôt, mais « on n’est pas des bœufs » !

Dès que la ville de Roseau est apparut, après un angle de la côte, la silhouette de la Martinique est apparut également. Elle semble également très proche de l’île voisine, en partie à cause des sommets qui occupent sa partie Nord.

La côte de notre mouillage est particulièrement acore, ce qui nous oblige à mouiller par plus de vingt mètres de fond, à une très faible distance du rivage. Pas de problème, le guindeau électrique fonctionne parfaitement !

Dès que nous nous sommes approchés du mouillage, une barque a foncé vers nous, avec un jeune autochtone aux commandes. Il nous donne sa carte de visite, sur laquelle il apparaît fièrement appuyé sur le capot d’un petit 4x4. Il propose toute une liste de services, sous la raison sociale « Pancho’s Services », avec même un Internet Service (panchocecil@hotmail.com ), un Tourist Information, Water et Laundry.

Il est clair que la nécessité rend entreprenant et qu’elle permet, aux touristes, de disposer de services que l’on ne leur propose pas dans les Antilles françaises.

Bien qu’il soit revenu trois fois à la charge avec de nouvelles propositions, Pancho reste très courtois et n’insiste pas lourdement. Il n’est manifestement pas là pour demander l’aumône, mais pour vendre des services aux plaisanciers.

Nuit très calme, au pied de l’écrasante montagne. Le confort intérieur du bateau est exceptionnel. Chaque coque dispose de deux grandes cabines doubles, séparées par une salle d’eau avec W.C, lavabo et douche. Quand on ajoute, à cela, l’immense carré et le fastueux cockpit, on est très loin des bateaux de plaisance que j’ai connus jusqu’ici. Le Lagoon 41, de Bénéteau, est vraiment un bateau de plaisance extraordinaire !


Lundi 25 février, à 6 heures :

Lever, déjeuner rapide, départ à 6 heures 25, au petit lof. Jean-Louis a pris deux ris, en prévision des rafales de vent très fréquentes, qui risquent de nous assaillir quand nous passerons la pointe Sud de la Dominique, pour entrer dans le chenal de 20 milles de large qui sépare cette île de la Martinique.

Chaque médaille a son revers, les catamarans ne gîtent pas, mais comme la gîte est la soupape de sécurité qui protège le gréement des quillards, en les faisant coucher sous la rafale (ce qui diminue automatiquement la surface de la voilure active), privés de cette sécurité, les multicoques peuvent subir des avaries sérieuses s’ils sont surpris par une rafale particulièrement violente.

En effet, dès que nous approchons de la pointe, le vent monte à vingt-huit nœuds, ce qui justifie largement un ris, mais est moins violent que ce que nous craignions de trouver.

Dès que nous nous dégageons du dernier cap, le vent tombe à environ vingt nœuds, ce qui nous permet de lâcher les ris et de naviguer à une bonne allure de huit nœuds. La mer est étonnamment belle pour ce secteur, Huguette, qui a souffert dans ces eaux dans le passé, est ravie de cette bonne surprise. Le vent est orienté Est-Sud-Est, ce qui ne nous portera toujours pas vers notre but. Le vent arrière c’est pour la route inverse, la « remontée » vers la Guadeloupe.


Lundi 25 février, à midi :

Nous arrivons dans l’ombre de la Martinique. La Montagne Pelée se dresse fièrement devant nous, son sommet libre de tout nuage. La ville de Saint-Pierre s’étale à ses pieds. Depuis longtemps, les hauteurs imposantes de la partie Nord de l’île s’offraient à nos yeux. C’est la première île sur laquelle nous voyons beaucoup de plantations sur les flancs des montagnes. Des champs de canne à sucre.

La survivance des grandes plantations a au moins cet avantage ! Les Békés de Martinique, protégés par les Anglais des excès de la révolution, sont toujours là, alors que ceux de Guadeloupe ont été décimés par la guillotine importée de Métropole. Bien que je n’aie aucune tendresse pour les Békés, d’ici ou d’ailleurs, je ne peux pas approuver les révolutionnaires sanglants ou les terroristes, qui me semble être faits du même bois.

Je me prends à rêver que j’ai sous les yeux la plantation de la Grande-Béké, l’héroïne du célèbre roman de Marie-Reine de Jaham. Le paternalisme raciste de ce personnage m’indispose un peu, mais il a le romantisme des grands planteurs du Sud des États-Unis d’Amérique, d’avant la Guerre de Sécession. Pour le racisme, ceux-là n’avaient rien à envier non plus à leurs homologues des Antilles !

Vu de là où nous sommes, la ville de Saint-Pierre a l’air d’être en train de retrouver une certaine prospérité. Ce n’est pas le souvenir que j’en ai gardé de ma dernière visite, il est vrai que cela remonte à quelques années. Il va falloir que je revienne sur place pour vérifier ! La noirceur des ruines, qui sont pieusement conservées et les teintes de l’environnement naturel, en font, à mes yeux, la ville la plus tristounette des Antilles que je connais. J’ai du mal à imaginer le Petit Paris dont on nous parle. Il est vrai, qu’avant Malraux, les monuments parisiens étaient bien noirs également.

La côte défile lentement sous nos yeux et, bientôt, le vent devient insuffisant pour permettre une progression correcte. Nous finirons notre balade aux moteurs.


Lundi 25 février, à 16 heures :

Nous parvenons à l’anse du Flamant, devant la ville de Fort-de-France. Nous mouillons près des pontons pour limiter la distance à parcourir en annexe.

Dès que nous pouvons débarquer, nous nous rendons au quai d’embarquement de l’Express, pour réserver la place de mon retour, pour demain. Là, surprise, on nous annonce, dans une explication assez confuse, qu’il n’y a plus de place, mais qu’il faut quand même que je me présente une heure avant le départ, car il y aura alors, sans doute, des places disponibles. La jeune femme, qui me renseigne aimablement, parle abondamment des Saintes, où le navire doit faire escale, sans que je comprenne en quoi ces îles sont responsables du manque provisoire de place.

Nous nous rendons dans une agence de voyage, en pensant que celles-ci ont peut-être des places réservées. Bernique ! Pas de place du tout, et là, aucun espoir pour demain.


Mardi 26 février, à 10 heures :

J’appelle la compagnie de navigation et j’obtiens, sans difficulté, une réservation et un billet avec ma carte bleue. Après avoir passé encore quelques heures avec mes merveilleux cousins, miraculeusement réapparus dans ma vie après une si longue absence, j’embarque sur une navette pratiquement vide. Cinq personnes dans la cabine avant, qui doit en contenir cinquante fois plus, environs vingt personnes dans la cabine arrière et une trentaine dans la cabine supérieure. Les mystères de la gestion antillaise ne cesseront jamais de me surprendre. Quand je pense que j’ai failli tenter de prendre l’avion pour revenir en Guadeloupe !

Cela eut été d’autant plus dommage que je n’aurais pas pu voir le Galaxia 2, remontant vers Saint-Pierre, avec mes cousins à bord, et que j’aurais perdu le plaisir d’une nouvelle croisière très agréable, courte (3 heures et demi), mais vraiment superbe.

Je conseille vivement de faire ce voyage en bateau, combien plus agréable que l’avion, surtout par un temps aussi calme que celui que nous avons eu.


Mardi 26 février, à 14 heures 30 :

Nous laissons la Martinique derrière nous et fonçons vers la Dominique. Le temps est merveilleusement clair. L’état de la mer permet au rapide catamaran de passer au large des îles, alors qu’il en recherche l’abri quand il y a de la houle. Pour moi, c’est une aubaine, car cela me procure une vision différente de celle dont j’ai bénéficié à l’aller. Ce voyage de retour n’est pas une vraie croisière et n’a que peu de rapport avec ce que j’ai connu à l’aller, mais il offre quand même un fabuleux spectacle.


Mardi 26 février, à 16 heures :

Nous entrons dans la baie des Saintes, « la troisième plus belle baie du monde, après… ». Bon, vous connaissez déjà !

Ce classement est ridicule, mais par une journée aussi lumineuse, on savoure le spectacle sans se demander s’il y a quelque chose de plus beau au monde !

Notre navire embarque les fameux passagers des Saintes, pour lesquels on a failli me refuser une place. Ils remplissent environ la moitié du bateau. S’ils avaient été suffisamment nombreux, l’Express aurait navigué 2 heures 30 à vide, pour pouvoir être plein pendant l’heure de trajet qui nous sépare de Pointe-à-Pitre ! Curieux calcul ! Surtout que, si j’avais pris l’avion, je n’aurais pas pu vous conseiller ce beau voyage et avec l’audience du Petit Journal...


Mardi 26 février, à 17 heures :

Arrivée à Pointe-à-Pitre. Patricia m’attend à la sortie du contrôle de la P.A.F. Le seul point noir de ce beau voyage est de ne pas avoir pu en partager les plaisirs avec elle.


A présent, les images :
Les Saintes au passage..
La Dominique : la ville de Plymouth..
La Dominique : pas de cultures en vue, sauf au fond des vallées.
La Dominique : d'étranges falaise sculptées.
Jean-Louis affale les voiles.
Pas de terrain plat pour construire !.
Coucher de soleil sur le pavillon britanique.
La Dominique : la ville de Roseau.
La Dominique : dernières images..
Vikings sur fond de Montagne Pelée.
La Martinique fuit à la vitesse de l'Express.
Déjà la Dominique !
Les Saintes : le Pain de Sucre..
Les Saintes : Terre de Haut.
Les Saintes fuient déjà à l'horizon.


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