Voilà nos cousins canadiens partis sur leur beau catamaran. Nous les avons vus, de notre galerie, quitter le lagon de Sainte-Anne, en direction de Marie-Galante. Patricia et moi sommes montés sur le toit-terrasse pour tenter de nous faire voir d'eux en agitant des paréos.
Nous ont-ils vus ? Peu importe, nous étions heureux de leur faire signe, comme des enfants.
Lili nous regardait de la fenêtre de son bungalow, avec un étonnement peiné. A ses yeux, les déments s'étaient nous. Son cerveau, à qui manquent les points d'appui de la mémoire, devait tenter désespérément de comprendre. Elle nous lança, goguenarde, prouvant une fois de plus que l'humour est la dernière chose qui reste à l'homme, quand il a tout perdu :
--- Vous avez raison de les secouer comme cela, ils sècheront plus vite !
Patricia lui explique que nous faisons des signes à nos cousins qui naviguent vers le large. Des cousins, quels cousins ? Nos invités d'hier soir ont déjà sombré dans le gouffre noir qui a remplacé sa mémoire immédiate.
Des cousins, quels cousins ? Vous devez vous demander s'il s'agit de cousins à la mode canadienne, comme nous avons des cousins à la mode guadeloupéenne. Hé non, ce sont bel et bien des cousins germains (il n'avait pas dit canadiens ?). Jean-Louis, fils d'Antoinette, sœur aînée de mon père, et sa charmante épouse Huguette.
Attendez que je compte ! La dernière fois que j'avais vu Jean-Louis, avant qu'il vienne nous voir pour la première fois en Guadeloupe, il y a un mois, c'était en 1949. 53 ans, ma bonne dame !
Il y a quelques mois, un autre couple de cousins germains, métropolitain celui-la, est venu nous rendre visite. Nous avons habité pendant des dizaines d'années près de chez eux et il a fallu que nous venions aux Antilles pour vraiment les découvrir. Comprenne qui pourra ! Rien de tel que de quitter son pays pour rencontrer sa famille proche !
Pour les Canadiens, il faut dire que les Antilles françaises sont un peu le plan d'eau de tous les Québécois qui naviguent en hiver. Le soleil, la mer chaude et la culture française les attirent comme des aimants.
Cette fois-ci, nos cousins canadiens étaient accompagnés d'un sympathique couple de Québécois bon teint. La preuve de leur authenticité : Gilles Filion participe à la direction d'une association qui rassemble les descendants de Michel Feulion et de Louise Le Bervier, les grands ancêtres. Ils ont réuni, un jour, plus de sept cents Filion, Fillion, Philion et Phillion, du Canada est des U.S.A. Tous des cousins, je vous dis !
Pendant que j'écris ces lignes, Monsieur Rozas, un solide serrurier guadeloupéen est en train d'installer des grilles, fixes et mobiles, aux fenêtres de notre séjour. Quand on voit, à la télé, les émissions sur l'insécurité en Métropole, on se dit qu'un jour ou l'autre on sera rattrapé par cette gangrène de notre société actuelle.
Ne croyez pas que je sois obsédé par les problèmes d'insécurité. Si j'ai un arsenal chez moi, c'est pour un bon motif, le tir de compétition. Je n'ai pas manqué un seul concours de la saison dernière, aux niveaux départemental, régional et interrégional. Je compte bien, cette saison, être le meilleur " Senior 3 " (vétéran) de Guadeloupe !
Dans un pays tropical, on dispose de deux solutions : soit, on climatise toutes les pièces ; soit, on met des barreaux aux fenêtres pour pouvoir les laisser ouvertes jour et nuit, en notre présence comme en notre absence. Profitant de la bonne orientation de notre maison-bateau dans les alizés et du fait que le morne Montmain est la première hauteur sur leur chemin depuis le grand large (en fait depuis Dakar), nous avons choisi les grilles et le souffle des alizés, au détriment de la puanteur des climatiseurs.
Vous me direz : au Paradis on devrait pouvoir laisser ses fenêtres ouvertes sans grilles. Qui connaît encore un paradis dans ce mode de misère et de violence ?
Les Guadeloupéens se plaignent de l'insécurité, relativement récente, qui se développe sur l'île. Ils n'ont encore rien vu ! À côté de Paris et de la Côte d'Azur, les Antilles sont encore un endroit calme. Ce qui m'a été confirmé par un groupe d'enseignants qui travaillent dans des établissements classés difficiles, ici, après l'avoir fait dans leurs équivalents métropolitains.
Malheureusement, le pire est toujours probable et je me demande de plus en plus si l'un des vecteurs les plus pernicieux n'est pas la télévision. Sur un terrain, fertilisé par le laxisme parental (et général) et par le chômage, la télévision sème de mauvaises graines venues des quartiers pauvres des grandes villes américaines. Quand on voit les séries sur les gangs, dont on nous abreuve, on peut se poser des questions. Elles sont pratiquement livrées avec le mode d'emploi de la violence !
La famille guadeloupéenne, traditionnellement soudée comme l'est son exemple africain, est en train de se disloquer, à l'image des familles métropolitaines. Et tout le mal vient de là, il commence toujours au niveau de la famille, qui est un microcosme de la Société et sa cellule de base.
Avec nos cousins guadeloupéens, canadiens et métropolitains, nous tentons de régénérer la famille, en prouvant que même séparés, parfois par des milliers de kilomètres, nous pouvons constituer une famille soudée.