Le Parlement a adopté, le 23 février 2005, une loi portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ; cette loi stipule, notamment dans son article 4, que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française d'outre-mer notamment en Afrique du Nord".
Cette tentative directe des hommes politiques, d'influer sur le travail des historiens et sur la mémoire des événements, a provoqué un beau tollé sur les bancs de l'opposition de gauche, naturellement, et parmi les intellectuels, pas seulement français.
Si l'on ne peut que regretter cette initiative, que l'on croyait jusqu'ici réservée aux pays totalitaires, dans lesquels l'histoire officielle est écrite par le parti au pouvoir, par exemple en Algérie, on peut comprendre le souhait de certains participants (ou de leurs descendants) à l'aventure coloniale française, de voir reconnaître la sincérité de leurs efforts pour participer au développement économique des pays colonisés.
Ce débat est vieux comme le monde, entre ceux qui ont honnêtement cru servir leur mère-patrie, en participant du mieux qu'ils pouvaient, à un effort collectif initié par celle-ci, et de beaux esprits, restés chez eux, qui leur reprochent, ensuite, leurs actions au nom de la morale universelle. Certes, il n'est pas question, ici, de passer l'éponge sur les exactions, commises par certains, dans le cadre de ces interventions. Un crime sera toujours un crime, qu'il soit commis dans le camp des colonialistes ou dans celui de leurs victimes. Aucune cause, aussi juste soit-elle ne peut justifier une atrocité et encore moins une mauvaise cause. Des attentats récents, en Égypte et à Londres viennent nous rappeler que le massacre des innocents sera toujours un crime contre l'Humanité, même si ceux qui affirment lutter contre ce terrorisme n'ont pas toujours les mains propres et les idées pures.
Puisque nous avons parlé de l'Algérie, nous allons voir comment l'histoire officielle, même lorsqu'elle est apparemment de bonne foi, peut travestir gravement la réalité historique des événements.
Nous allons emprunter, à l'excellent site d'Histoire : http://www.herodote.net/
Cette version classique du début de la guerre d'Algérie
Le 1er novembre 1954, des Algériens indépendantistes commettent quelques dizaines d'attentats, dont certains meurtriers. C'est la "Toussaint rouge".
Ces événements surviennent dans une Algérie divisée en trois départements français (non compris les territoires sahariens) mais profondément divisée entre :
- 8 millions de musulmans qui ont un statut d'indigène et relèvent du droit coranique coutumier (30 millions en 2000),
- près d'un million de citoyens français (immigrants de la métropole et du bassin méditerranéen, juifs locaux naturalisés en 1870, musulmans en très petit nombre ayant renoncé à leur statut coranique).
Les écarts de niveau de vie et d'éducation entre les deux communautés sont immenses (au recensement de 1948, un musulman sur dix seulement déclare savoir parler le français, soit une proportion bien inférieure à celle que l'on observe en 2000).
Ces clivages sociaux sont entretenus et aggravés par l'opposition constante des Européens et assimilés à toute concession politique à la majorité musulmane.
Un soulèvement peu médiatique
Quelques mois plus tôt, en Indochine, les Français ont été défaits par le Vietminh.
Les indépendantistes algériens y voient un encouragement à se lancer à leur tour dans la lutte armée contre la puissance coloniale, bien qu'ils soient en très petit nombre (quelques centaines au plus) et presque totalement dépourvus d'armes.
Divisés en plusieurs partis, dont le MTLD de Messali Hadj et l'UDMA de Ferhat Abbas, ils forment au printemps 1954 un Comité révolutionnaire d'union et d'action (CRUA). Celui-ci choisit la date du 1er novembre pour déclencher l'insurrection.
Une trentaine d'attentats plus ou moins désordonnés ont lieu en ce jour de la Toussaint : récoltes incendiées, gendarmerie bombardée... On compte sept morts, essentiellement des musulmans.
Les seules victimes européennes sont un couple de jeunes instituteurs venus de la métropole pour instruire les enfants du bled.
Leur autocar est attaqué dans les gorges de Tighanimine. Ils sont extraits du véhicule ainsi que les autres passagers et touchés par une rafale de mitrailleuse destinée au caïd Hadj Sadok.
Guy Monnerot succombe sur-le-champ, mais sa femme, Jacqueline, survivra à ses blessures.
Les meurtriers des deux Français auraient enfreint l'ordre de n'agresser que des membres de l'élite musulmane francophile, à l'exception des Européens. Ils auraient été, plus tard, sanctionnés par leurs chefs.
Le ministre de l'Intérieur, un certain François Mitterand, promet de mettre tout en oeuvre pour arrêter les "hors la loi". Il n'empêche malgré cela que les attentats ont très peu de retentissement dans l'opinion française et la presse métropolitaine en fait à peine écho.
Ils n'en marquent pas moins le début de la guerre d'Algérie, huit années de tourments qui ont marqué durablement les esprits et les cœurs, des deux côtés de la Méditerranée.
Voilà un récit qui semble présenter une vision bien équilibrée des responsabilités des deux partis en présence. Pourtant il est absolument faux, dans la mesure où il fait totalement l'impasse sur des événements antérieurs, beaucoup plus graves, que l'on peut légitimement considérer comme le véritable début de la guerre d'Algérie.
Chaque fois que la France métropolitaine s'est trouvée engagée dans une guerre en Europe, les militants algériens ont eu l'espoir de mettre à profit la conjoncture pour obtenir une réforme du système colonial ou l'indépendance de leur pays. Des insurrections avaient été programmées en 1871, en Kabylie et dans l'Est algérien ; en 1916, dans les Aurès ; par contre, ce ne fut pas le cas en 1945, contrairement aux affirmations du pouvoir colonial.
Tous les politiques au pouvoir, de Gaulle en tête, se méprirent sur leur capacité à maîtriser la situation provoquée par la fin de la guerre mondiale et par l'idéologie anticolonialiste de la Charte de l'Atlantique (12 août 1942), inspirée par les Américains.
L'ordonnance du 7 mars 1944, jugée trop audacieuse par la population européenne d'Algérie est ridiculement timorée : elle accorde la nationalité française à 65.000 personnes, environ, et porte à deux cinquièmes (seulement) la proportion des Algériens dans les assemblées locales. Une véritable discussion avec les nationalistes s'imposait à ce moment-là. Au lieu de cela, à l'instigation de Pierre-René Cazagne, haut fonctionnaire du gouvernement général, un complot est mis en place pour décapiter l'AML et le PPA.
Le 25 avril 1945, Messali Hadj est enlevé et déporté à Brazzaville. Cette arrestation provoque, le 1° mai, un défilé des nationalistes, distinct de celui de la CGT, qui avec les Partis Communistes français et algériens, est sourde, pour l'instant, aux idées nationalistes. À Alger et à Oran, la police et des Européens tirent sur le défilé nationaliste. Il y a des morts, des blessés et de nombreuses arrestations.
Mais le pire restait à venir.
À Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des bansderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l'indépendance. Elle s'étend au monde rural, où l'on assiste à une levée en masse des tribus. À Guelma, les arrestations et l'action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d'Héliopolis. Quant à l'armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention " se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles ".
Le bilan des " événements " prête d'autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d'enquête présidée par le général Tubert et accordé l'impunité aux tueurs. Si l'on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d'ombre. Les historiens algériens continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n'entraînent pas l'adhésion. En attendant des recherches impartiales, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.
Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.
La guerre d'Algérie a bel et bien commencé à Sétif, le 8 mai 1945.
Bases historiques prises sur le " Manière de voir 82 ", bimestriel du Monde Diplomatique, d'août-septembre 2005.
UNE REACTION AU NUMERO 303, DU PETIT JOURNAL
Je ne juge pas ces manifestations sur le fond, mais l'exposition des faits ayant conduit à la répression est inexacte et orientée. La répression a été due à une véritable boucherie exercée par les manifestants algériens sur la population européenne et qui est passée sous silence dans cet article. Vous recevrez à ce sujet des témoignages édifiants sur ce qu'aujourd'hui la pensée unique française qualifierait de pogrom raciste.
Bien amicalement.
Jean-Dominique PAOLI
J'avoue que je m'attendais à une réaction à ce numéro du Petit Journal et, plus particulièrement, de la part de mon ami Jean-Dominique.
Il est exact que j'ai été un peu bref sur le sujet des massacres d'Européens qui ont provoqué l'essentiel de la répression française.
Voilà les deux phrases qui les évoquent :
" Elle s'étend au monde rural, où l'on assiste à une levée en masse des tribus. À Guelma, les arrestations et l'action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. "
" En attendant des recherches impartiales, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens. "
Il est évident que c'est très bref, mais il faut ramener leur importance au nombre d'informations traitées dans l'ensemble de la chronique.
Dans la première phrase, on peut contester l'ordre des événements : " Qui a commencé à tuer le premier ? " Si l'enquête officielle n'avait pas été enterrée, nous en saurions sans doute un peu plus.
La seconde phrase est quand même significative : 102 morts du côté européen, ce qui n'est pas rien et peut justement être traité de boucherie, mais des milliers de morts, du côté algérien (ordre d'idée que plus aucun historien ne conteste aujourd'hui), ce n'est plus une opération de maintien de l'ordre ou l'exercice de la justice d'un pays civilisé, c'est purement et simplement un pogrom raciste, ce que l'on a baptisé un jour " une ratonnade ".
Cela dit, Jean-Dominique sait que ces colonnes sont ouvertes aux témoignages qu'il annonce. Le Petit Journal de Montmain ne sera jamais l'expression de la " pensée unique " française.
Mais, peut-être n'ai-je pas été suffisamment explicite dans ce paragraphe initial :
"Ce débat est vieux comme le monde, entre ceux qui ont honnêtement cru servir leur mère-patrie, en participant du mieux qu'ils pouvaient, à un effort collectif initié par celle-ci, et de beaux esprits, restés chez eux, qui leur reprochent, ensuite, leurs actions au nom de la morale universelle. Certes, il n'est pas question, ici, de passer l'éponge sur les exactions, commises par certains, dans le cadre de ces interventions. Un crime sera toujours un crime, qu'il soit commis dans le camp des colonialistes ou dans celui de leurs victimes. Aucune cause, aussi juste soit-elle ne peut justifier une atrocité et encore moins une mauvaise cause."
Il est toujours difficile de demander d'être impartiaux à des personnes qui ont souffert dans leur chair même. J'avais quatorze ans et j'avais un ami de mon âge dont la famille était en Algérie. Je n'avais jamais fait mystère, devant lui, de ma conviction que le peuple algérien avait le droit de disposer de lui-même. Certes, je ne savais rien, à l'époque, de la situation particulière de la communauté européenne qui vivait dans ce pays et mon opinion était un peu trop radicale. Depuis, j'ai appris qu'il existait peut-être une autre voie, sur le modèle actuel de l'Afrique du Sud, mais j'ai appris aussi à connaître toutes les erreurs qui ont été commises par nos dirigeants et par certains colons, qui ont rendu cette possibilité inenvisageable.
Un jour, mon ami, mon meilleur ami, reçut une lettre qui lui apprenait qu'un oncle, qu'il adorait, avait été retrouvé égorgé dans son verger, avec ses testicules dans la bouche. Les auteurs probables de l'attentat étant ses propres employés, avec lesquels il pensait avoir une intimité presque familiale.
Je me souviendrai, durant toute ma vie, du regard chargé de haine que mon ami me lança ce jour-là et j'avoue que je me sentais culpabilisé, comme doivent l'être, aujourd'hui, les Musulmans qui affrontent leurs collègues de travail après un attentat particulièrement odieux, commis au nom de leur religion.
Je crois, aujourd'hui, qu'il ne faut pas tomber dans ce genre de piège : on peut désirer voir l'instauration d'un état palestinien sans approuver le dépôt d'une bombe meurtrière dans un car d'écoliers israéliens !
Tous les Pieds-noirs ne portent pas le poids des erreurs commises en Algérie, même s'ils ont tous eus à en faire les frais !