La libre littérature française des Amériques







UNE HISTOIRE DE COULEURS DE PEAUX.

Quand j’étais gamin, un de mes grands objets de préoccupation était l’an 2000. Il m’arrivait, souvent, de faire le calcul du nombre des années qu’il me faudrait vivre pour parvenir à cette date fatidique. La quantité de 59 années me semblait être réellement énorme et la probabilité, pour que j’atteigne cet âge canonique, infinitésimale. Il faut dire que les hommes de ma famille avait la fâcheuse tendance à décéder bien avant la soixantaine.
Puis les années passèrent et l’espérance de vie des hommes s’accrut rapidement. Mon père, qui a trente ans de plus que moi, est entré d’un bon pied dans le vingt-et-unième siècle.
Voilà, à présent, que nous arrivons en 2002. L’an 2000 est passé, on annonçait des réjouissances fabuleuses (sans parler des prophètes de pacotille qui annonçaient carrément la fin du monde), il n’y eut que quelques spectacles télévisuels, analogues à ceux qui accompagnent les jeux olympiques. Oui, mais vous me direz, l’an 2000 faisait encore partie du vingtième siècle, seul 2001 compte. A la fin de cette année mythique, on n’eut même plus droit aux spectacles.

2002 est une année banale, même pas une année bissextile. Alors ?...

Alors, à quelle date est né Jésus ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il y a avant Jésus-Christ ( ne serait-ce qu’une demi-heure) et après Jésus-Christ. Aux dernières nouvelles, Jésus serait né le 15 avril, 7 ans avant la naissance de Jésus-Christ, ou peut-être 6 ans. Mais qu’importe, tout cela est bien arbitraire, une pure création des hommes, comme la fête de Noël, comme le Père-Noël. Je parle naturellement de la fin de l’année, pas de Jésus, lequel n’a pas eu besoin d’eux pour exister.
La religion chrétienne, par contre, est bien une invention humaine. On pourrait peut-être l’attribuer à mon Saint-Patron, Paul, un malin, non dénué d’ambiguïté. Il devait être du signe de la Vierge, comme moi. Tantôt Vierge sage, tantôt Vierge folle, tantôt Fartas, tantôt Jacqueline.

Alors, au fait, le véritable « An 2000 » s’était quand ? 1993, 1994 ? Peu importe aujourd’hui, puisque l’on est en 2002 et que je suis encore vivant. Mais si j’étais mort en 1999... Quelle duperie !


En attendant la fin de l’année, hier c’était le réveillon de Noël, une fête de famille, « la » fête de famille par excellence – pas pour mes gentils voisins, qui sont Témoins de Jéhovah ; pas pour mon ami Abdel Rahman, qui est musulman ; mais pour moi, qui suit athée (paradoxe ?) – aussi, nous avons invité tous nos cousins de Guadeloupe. Casimir a été généreux, il a amené une vingtaine des siens avec lui, qu’il en soit remercié. Sa plus jeune sœur, Lucette, une dame particulièrement charmante, nous a dit, qu’avant cette soirée, elle n’avait jamais été invitée par des Métros. Pas de chance Lucette ! Ce miracle reste à accomplir, car nous ne sommes pas des Métros. La couleur de notre peau n’est pas un signe distinctif suffisant pour nous qualifier. Tous les « Blancs » ne sont pas mauvais, tous les Métros non plus, d’ailleurs. Pas plus que tous les « Noirs » sont bons.

Une question me tracasse depuis longtemps. Elle est de celles que l’on ne doit jamais évoquer en public, sous peine de risquer de provoquer des réactions brutales. Pourtant, je vais tenter de le faire, tout en sachant que j’aurais peut-être du mal à me faire comprendre.

Dans le monde très métissé de la Guadeloupe, je suis toujours surpris de constater que lorsqu’un être humain a la moindre goutte de sang « de couleur » dans les veines, on le considère, et il se considère lui-même, comme étant un « Noir », alors qu’il pourrait, tout aussi bien, se considérer comme un « Blanc » ayant un peu de sang « de couleur ».

Inutile de m’écrire pour me dire que le sang de tous les êtres humains a la même couleur, je le sais, ma formule est une image littéraire simplificatrice.

Je sais parfaitement, également, que ce distinguo radical n’a pas été inventé par les Noirs, mais par les esclavagistes, qui étaient généralement des racistes enragés (comment autrement justifier l’esclavage ?). Mais, nous sommes à l’aube du nouveau millénaire, ne serait-il pas temps de faire évoluer ces vieux concepts ?
Toi qui as une seule goutte de sang « blanc » dans les veines, tu as hérité, en même temps, d’un patrimoine génétique de Blanc. Pourquoi ne pas te considérer, aussi, comme un Blanc qui a du sang « de couleur » dans les veines ? Pourquoi ne pas t’attacher à rechercher, avec autant d’intérêt tes doubles racines ? Une origine bretonne n’est pas aussi exotique qu’une origine africaine, mais elle n’est peut-être pas sans intérêt non plus !

Je sais qu’il y a des mélanges qui sont le fruit d’un viol, perpétré à la fameuse époque de l’esclavage, ils n’en ont pas moins laissé des traces indélébiles dans les patrimoines génétiques des descendants, même si ceux-ci préfèreraient parfois oublier ces circonstances tragiques.

D’un côté, il y a les Noirs purs, de l’autre les Blancs purs, au milieu l’énorme masse des métis, qui ont hérité de la richesse génétique des deux bords...

Mais, au fait, la pureté existe-t-elle vraiment dans ce domaine ? La génétique montre actuellement que nous provenons tous d’une poignée de mères originelles et, au-delà de celles-ci, du même berceau en Afrique Orientale. La science a largement démontré que la notions de races humaines était une absurdité. Sortant tous du même creuset africain, la couleur de notre peau est le résultat d’une adaptation aux environnements que nos ancêtres nomades ont rencontrés au cours de leurs périples. Plus ils sont montés vers le Nord, plus leur teint est devenu clair et leurs cheveux blonds. Ceci, naturellement, à des époques très anciennes, les peuplements plus récents, comme ceux des esquimaux ou des Indiens d’Amérique du Nord, n’ont pas eu le temps de muter vers la blondeur.

Il est certain, qu’en remontant suffisamment loin, nous sommes tous frères, les Blancs et les Noirs, les Juifs et les Arabes. Sans qu’il soit nécessaire, pour cela, de remonter à Adam et à Ève ! Il faut dire qu’il arrive que des frères se tuent entre eux (voir Abel et Caïn !), mais cela n’en fait pas moins des frères.

Je me suis sans doute un peu égaré et pris les pieds dans le tapis, mais j’ai enfin l’occasion de dire que je me sens profondément le frère de mon cousin Casimir, même s’il y a entre nous quelques différences de cultures ou, plus simplement, d’éducations, d’instructions et de vécus. Ces différences nous séparent sur certaines points de détails (comme par exemple la pratique d’Internet), mais ce sont les sentiments qui sont dans nos cœurs qui comptent réellement. Mon père et ma mère n’ont jamais touché un ordinateur et ne partagent peut-être aucun de mes pôles d’intérêt, les aimerai-je moins pour cela ? Absurde !

Au contraire, ce qui me différencie de cousin Casimir est une source de richesses à mes yeux, à tel point que je regrette parfois qu’il se soit trop européanisé. J’aurais aimé parler longuement avec lui, assis à l’ombre d’un baobab !

A notre réveillon, il y avait des Antillais d’origine africaine (comme Casimir), des Antillais d’origine indienne (comme Sylvie, sa femme) et des Antillais d’origine européenne (Patricia et moi). Je n’y aie vu aucun individu à la peau noire, seulement des femmes, des hommes et un enfant avec des peaux plus ou moins colorées, d’une très belle palette de couleurs.
Ce n’était pas les mal-bronzés, venant de Métropole, qui avaient la plus belle couleur de peau, il s’en faut de beaucoup !


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