DU RIDICULE AU SUBLIME IL N’Y A QU’UN PAS ! (NOEL OPAN)
Voilà que, peu à peu, comme le souverain pontife, je vais présenter des excuses à tout le monde. Je ne crois pas avoir persécuté quelqu’un, même il y a plus de mille ans, ou avoir tourné les yeux pour ne pas en voir souffrir un autre, mais j’ai parfois dit du mal de mon prochain. Mon prochain, en l’occurrence, est une grande chienne jaune, de presque quarante kilogrammes, que j’ai baptisée un jour Calamity (en souvenir de Calamity Jane). Combien de fois me suis-je plaint de cette bâtarde antillaise, dont l’exubérante affection terrorise nos chats et nous encombre un peu trop depuis qu’elle est venue se réfugier chez nous ? Combien de fois ai-je douté de ses talents de chien de garde ?
Sans vouloir chercher de mauvaises excuses, je dois quand même dire qu’elle avait tout fait pour me conforter dans cette erreur inique. Sa propension à aboyer, dès que nos voisins bougeaient un petit doigt chez eux, et à laisser entrer, sans aucun murmure, les gens qui avaient à faire chez moi, me donnait à penser qu’elle n’avait rien compris à son rôle de gardienne. Je me trompais lourdement et il va falloir que je me repente d’avoir sous-estimée son intelligence.
Pourtant, il y avait quelques indices qui nous avaient mis la puce à l’oreille, à ma femme et à moi. Sa capacité de compréhension de nos paroles, bien que nous refusions catégoriquement de lui parler en créole (comme nous l’avait conseillé cousin Casimir), nous avait d’abord étonné, puis nous nous y étions habitués peu à peu. Quand Patricia lui disait : « Fais le tour, je vais de donner à manger ! », nous n’étions pas vraiment surpris de la voir faire le tour de la maison, ventre à terre, pour venir attendre qu’on lui ouvre la grille arrière, qui donne accès au couloir où on lui sert sa nourriture. Quand je lui disais : « Tu peux venir sur la galerie, pousse le portillon et rentre ! », je n’étais pas plus étonné, que cela, de la voir se précipiter sur ledit dit portillon - qui tient en position fermée seulement par un frottement et constitue une barrière infranchissable, pour elle, tant qu’elle n’a pas l’autorisation de l’ouvrir – et, debout sur les pattes arrière, lancer tout son poids pour faire céder l’obstacle, avec ses pattes avant.
Je pourrais fournir ainsi des dizaines d’exemples, qui témoignent d’une intelligence peu commune chez un chien (et même chez une chienne), sans toutefois me permettre de penser qu’elle saurait un jour reconnaître un voleur, quand il s’en présenterait un, elle qui laissait entrer chez nous notre jardinier, et bien d’autres intervenants extérieurs, sans daigner se lever de sa couche et sans esquisser le moindre aboiement. C’est pourtant ce qu’elle a fait, sans contestation possible, il y a quelques jours, lorsqu’un malotru, qui venait de s’introduire chez nos voisins immédiats par effraction, traversait notre terrain pour trouver refuge dans un bois proche.
L’attention de Patricia fut attirée par les cris inhabituels de Calamity. Tellement inhabituels, qu’ils poussèrent mon épouse à quitter le bungalow, où elle se trouvait avec sa mère (au Sud-Est de la propriété), pour se rendre derrière le garage (au Nord-Ouest), où elle vit Calamity hurler en direction d’un homme qui s’éloignait de notre clôture, vers l’intérieur du bois voisin. L’état de la chienne était inhabituel. Ses poils du cou hérissés, et sa fureur, lui donnaient l’apparence d’un lion. L’homme aussi était bizarre. Il s’éloignait du grillage en clopinant, un paquet sous le bras. Il avait un curieux reflet de terreur dans les yeux, qui frappa Patricia, sans qu’elle puisse clairement comprendre la raison de son étonnement, sur l’instant.
Ce n’est que quelques minutes plus tard, lorsque notre voisine vint l’informer que le rez-de-chaussée de sa maison avait été cambriolé, pendant que son mari et elle savouraient les bienfaits de la sieste, bercés par le ronronnement d’un climatiseur, au premier étage, que Patricia put reconstituer l’enchaînement des événements. Le cambrioleur, n’osant pas repartir, avec son butin dans les mains, par le portail ouvert qui lui avait permis de rentrer les mains vides, trouva judicieux de franchir le mur qui nous sépare de nos voisin et de traverser notre terrain, pour se perdre dans la végétation touffue du petit-bois.
Ce qu’ignorait ce besogneux, qui venait de défoncer deux portes avec les outils du jardin, c’est que, sur son chemin, il allait rencontrer la terrible Calamity. Brusquement tirée de sa sieste, la chienne n’hésita pas un instant à identifier notre homme comme étant un intrus. Dès lors, elle le prit en chasse et le malheureux ne dut son salut qu’à une fuite éperdue, dans laquelle il laissa une chaussure accrochée à un fer à béton, traîtreusement dissimulé dans l’herbe haute, et se blessa sans doute au pied, en atterrissant sur les tessons de bouteilles qui ornent joliment le sol du petit-bois.
Si j’en crois mon ami IBO Simon, dont nous avons parlé il y a peu de temps, le voleur véloce devait être un émigré clandestin haïtien. Ce que semble confirmer sa vitesse de pointe, affûtée par la faim et la nécessité. S’il lit ce numéro du Petit Journal, ce dont je doute un peu quand même, je lui déconseille d’aller réclamer sa chaussure à la gendarmerie. Nos braves pandores ont reçu la consigne, du préfet CARENCO, de mettre la main sur quelques malfaiteurs pour calmer l’exaspération populaire.
La compétence de Calamity étant enfin reconnue, la chienne est montée d’un cran dans la hiérarchie domestique. Alors, qu’arrivée la dernière, elle cédait le pas aux chats, la voici promue au rang d’animal utile, ce qui la situe juste derrière Patricia et moi, les matous n’ayant jamais été capables d’attraper la moindre souris.