La libre littérature française des Amériques







KATIA.


Une forme incertaine apparaît sur le bord de la route, dans la lumière douteuse diffusée par les codes de ma vieille R20. Il est minuit, je reviens de l'assemblée générale de mon club de tirs, qui s'est achevée par un bon repas. Légèrement somnolent (l'alcool n'y est pour rien, puisque je n'en consomme plus une goutte depuis bientôt vingt ans), je mets quelques secondes à réaliser qu'il s'agit d'une jeune femme blanche qui lève le bras pour me solliciter. J'arrête mon véhicule sur le bas-côté de la route, à plus de cinquante mètres de l'autostoppeuse.

En Guadeloupe, l'autostop est fréquent, beaucoup d'autochtones n'ont pas de véhicule et use de cette pratique pour rentrer chez eux, surtout quand les cars ont interrompu leur service. Il faudra que je parle un jour de cette myriade de cars qui sillonnent les routes de l'île. Autant de cars, autant de compagnies familiales, chacune avec son parcours précis et parfois tortueux pour desservir le moindre village. L'ennui, c'est que les conducteurs sont, généralement, les chefs d'entreprises et qu'ils prennent leur repos tous aux mêmes heures : la nuit et le dimanche, pas de car.

La forme court dans ma direction, à cette heure tardive, dans un pays où les gens vivent à l'heure des poules (ne parlons pas des coqs, c'est un autre sujet), il ne faut pas rater une opportunité.
Voilà installée, près de moi, une jeune femme qui dévore un gâteau sec, arrosé par une boîte de bière. J'engage la conversation. Après quelques banalités, de part et d'autre, ma passagère m'informe qu'elle vient de rencontrer une personne qui avait promis de l'aider et qui s'est désistée au dernier moment. Peu à peu, elle commence à me raconter ce qu'elle nomme " sa galère ". Elle s'appelle Katia, elle a 31 ans, elle vit seule dans un logement dont le propriétaire veut la chasser, en raison du non-paiement du loyer. Elle cherche désespérément les petits boulots qui lui permettent de subsister. La période est très difficile, le mois d'octobre, mois des cyclones est le grand trou noir de la saison touristique. Cette année, avec les événements de New York, le trou est devenu un gouffre, même ceux qui l'employaient occasionnellement, en échange de quelques centaines de francs et d'un peu de nourriture, lui ferment leur porte en affirmant qu'ils ont du mal à survivre eux-mêmes.

- Je n'ai jamais connu une pareille galère. Jamais je ne m'étais réveillée, le matin, en n'ayant pas un seul franc pour manger et cela pendant des jours et des jours. Je suis maigre, mais je dois manger tous les jours.

C'est vrai qu'elle est maigre, anormalement maigre même. Je l'observe un peu mieux, pour constater que sa tenue est propre mais assez sommaire. Elle a l'air d'une S.D.F, ce qu'elle sera bientôt si son propriétaire met ses menaces à exécution. Elle a été élevée par l'Assistance Publique, en Métropole. Elle n'a jamais eu de parent, de personne qui l'aime. La dèche, à laquelle certains sont condamnés dès leur naissance ; le quart-monde, qui est là à notre porte. Elle a cru trouver aux Antilles un peu plus de chaleur, pas seulement la chaleur du climat - déjà appréciable - mais surtout de la chaleur humaine. Mauvais calcul ! Les Guadeloupéens ont encore moins de tendresse pour les Métros à la dérive que pour les chiens errants. L'assistante sociale se désintéresse d'elle. A la mairie, on aimerait qu'elle aille se faire assister en Métropole.

Il faut absolument qu'elle trouve un peu d'argent pour manger demain, peut-être même cette nuit : un biscuit pour la journée et une bière, c'est peu. Alors, avec beaucoup de pudeur, elle m'annonce un marché, qu'elle voudrait passer avec moi et qu'elle hésite à préciser. J'ai compris à demi-mot, il ne faut pas être devin pour comprendre qu'elle va tenter de me vendre son maigre corps. Depuis un moment, j'étais en train de me dire que j'allais lui donner un peu d'argent. Oh, je n'ai pas la vocation de Monsieur Madeleine, mais je n'ai pas le cœur complètement sec non plus. Je peux bien lui donner le montant du repas que je viens de faire. Deux cents francs, ce n'est pas beaucoup, mais c'est un peu comme si je l'avais invitée à manger avec moi. Je lui donne le billet, elle m'embrasse spontanément sur les joues, avec des larmes plein les yeux.

Voilà que l'on approche de l'endroit où je devais la déposer. Soudain, elle me demande de m'arrêter près d'un véhicule qui attend sur le bord de la route, feux éclairés. Elle m'affirme que l'homme qui est au volant lui doit deux cents francs. Je la dépose, elle m'embrasse encore comme si j'étais son père (Dieu m'en garde, je voudrais bien couler une retraite sans souci majeur !).

Elle s'approche de la voiture, parle un instant au conducteur, puis se dirige vers deux jeunes gens de couleur qui attendent près de là, à un carrefour. Je démarre et pars sans jeter un coup d'œil dans mon rétroviseur. J'ai soudain l'impression que mes deux cents francs vont lui procurer sa ration de drogue journalière. Je suis un peu choqué, mais je réagis vite : dans le fond, qu'importe, si c'est cela sa nourriture, c'est quand même comme si je l'avais invitée à manger avec moi.

Droguée, Katia ? Peut-être, mais sa galère n'en est que plus réelle.


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