Dans un bruit infernal, la machine s'est mise en branle et le train d'engrenages avale le pan de ma chemise qui flottait trop près des redoutables dents. Incapable de déchirer le solide tissu, je suis inexorablement attiré vers le monstrueux mécanisme qui va bientôt s'emparer de moi et me broyer comme une botte de cannes à sucre, ce qu'il n'avait plus fait depuis des lustres.
Quelle idée stupide j'ai eue, en actionnant le levier qui commande l'embrayage du broyeur sur l'arbre entraîné en rotation par les palles du moulin !
J'étais seul, les ailes du moulin tournaient au souffle de l'alizé, il était tentant de voir fonctionner les vieux engrenages qui, pendant des siècles ont extrait le verjus des cannes sucrées. Voilà qu'à présent, c'est mon sang qui va couler dans la rigole, en direction de l'antique réservoir…
Je me réveille en sursaut. Quel affreux cauchemar ! Vite mon "Petit Freud de Poche" pour essayer de comprendre les raisons de ce rêve.
Page 128, j'y suis : " Vous avez entrepris d'offrir une cuisine à votre épouse, sans doute poussé par vos pulsions sexuelles, qui ont toujours été accentuées par la vision d'une femme avec les mains dans la farine, vous faites actuellement la cruelle expérience dite "de l'engrenage", il est fatal que votre subconscient vous entraîne dans des cauchemars déclinant ce thème. "
On commence par commander des meubles de cuisine (comme jadis on achetait des " indulgences "), que l'on a choisis très chers pour calmer les remords latents chez les hommes, qui se voient reprocher leur égoïsme, depuis des millénaires, par leurs compagnes ; on prend alors conscience que l'on va devoir se livrer à quelques petits travaux préparatoires : le doigt est déjà dans le train de pignons qui va peu à peu avaler le bonhomme !
Bon, il y a les prises électriques, les nombreuses prises électriques qu'il va falloir encastrer dans cette chambre que l'on transforme en cuisine. Comme on a le souvenir d'avoir répété pendant toute son enfance la même phrase, inspirée par ses parents, : " Plus tard, je serai ingénieur électricien ", on désire faire les choses de façon professionnelle. Le vieux tableau de répartition est surchargé et à l'autre bout de la maison, on va donc en placer un nouveau, pour faire bénéficier sa petite épouse adorée d'une bonne protection différentielle à 30 milliampères et tous les onéreux appareils électriques de sauvegardes magnéto-thermiques adaptées à leurs gourmandises.
Nous voilà en train de faire une installation électrique digne d'une villa de bonnes dimensions !
Sans oublier le nouveau piquet de terre Nord, le piquet de terre Sud étant beaucoup trop loin pour que l'on puisse l'utiliser.
Il y a ensuite les arrivées d'eaux (eau chaude, eau froide, citerne). La salle de bain est derrière ce mur, mais, pas de chance, c'est justement contre celui-ci que l'on a réalisé l'immense placard sans lequel Madame ne pouvait pas vivre un mois de plus. Et puis, aller se raccorder aux tuyaux du bidet, que l'on a supprimé pour l'occasion, paraît bien médiocre pour une si belle cuisine ! Et puis, il faut impérativement un robinet d'arrêt pour chacun des tuyaux. Qu'à cela ne tienne, on va traverser ce mur et sortir se raccorder aux arrivées générales. On en profitera pour revoir celles-ci, de font en comble, pour les mettre au nouveau standard que l'on s'est fixé.
L'évacuation des eaux usées ? Pas de problème ! La fosse septique est de l'autre côté de la maison et trop haute pour espérer un écoulement naturel. Qu'à cela ne tienne, on va percer le même mur extérieur et faire un nouveau déversoir à bananes. Car, il faut que je vous dise que, dans l'ancienne installation, les eaux usées des salles de bain ne vont pas à la fosse septique, elles s'écoulent dans un coin du terrain, où elles arrose une touffe de bananiers. Sans cette mane providentielle, bernique pour avoir des bananes à Sainte-Anne, où le déficit en eau est d'au moins 5 mètres de hauteur de précipitations, par an, pour cette précieuse herbacée. Pour les eaux usées des éviers et lave-vaisselle, il faudra concevoir un filtrage supplémentaire, pas de problème !
Mais au fait, cet affreux carrelage sur le sol de la chambre-cuisine, cette horreur que l'on avait prévu de changer " un jour ", comment va-t-on pouvoir le changer quand les meubles seront en place ? L'engrenage continu à tourner, après le doigt, le poignet, puis le bras y sont passés. À présent, on attaque le torse ! Pas de problème, on va profiter du délai de livraison de MOBALPA (auquel il faut heureusement intégrer le transport en bateau), pour entreprendre de changer le carrelage avant l'installation.
Si vous demandez encore qu'elle est l'origine de mon cauchemar, c'est que vous avez sauté, en bloc, tout mon charabia technique !
Un petit détail, du type "couleur locale", quand vous avez oublié de commander les éviers en même temps que la cuisine, et que le conteneur qui transporte celle-ci est "fermé", comment faire ? Pas de problème : on peut les expédier par avion, pour la modeste somme de 4.900 Francs, pour le transport seul (vous voulez la somme en Euros ?).
Nous reparlerons de cette fameuse cuisine MOBALPA dans le numéro 27, où nous donnerons notre avis de consommateurs, plus de deux ans après sa mise en service.