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LE PAYS DES BETES QUI SOUFFRENT ?


La Guadeloupe est-elle le pays des bêtes qui souffrent ?

Cette question sérieuse peut être posée quand on observe le comportement des Guadeloupéens vis-à-vis des animaux.

Il y a d’abord les chiens errants, les nombreux chiens qui errent dans l’île en quête d’une improbable nourriture. Ils sont présents partout : sur les plages, où ils espèrent obtenir quelques miettes des touristes ; aux abords de chaque restaurant, dont ils guettent les poubelles, bien que les restes des repas soient plutôt réservés aux cochons ; près des décharges publiques, où ils vivent en bandes organisées. Généralement efflanqués, parfois très maigres, ils sont souvent malades et en mauvais état apparent. La teigne fait des ravages dans leurs rangs.

Les Guadeloupéens se comportent-ils mal avec eux ? Non, pas de façon directe. Souvent, même, ils leur jettent quelques déchets, mais ils les laissent proliférer avec indifférence et ils alimentent leurs troupes par des apports réguliers de chiens abandonnés. Partout, on voit des affiches qui proposent gratuitement des chiots bâtards. Que deviennent ceux-ci quand ils atteignent l’âge adulte ? Ce qui est plus grave, c’est que les vétérinaires se rendent complices de ce trafic, en laissant leurs clients apposer des affiches chez eux sans exercer de contrôle (j’ai même vu une affiche, proposant des chiens de combat interdit à la reproduction, chez un excellent praticien). Or, on connaît l’éternelle histoire des animaux qui servent de jouets aux enfants, tant qu’ils sont jeunes, et dont on se débarrasse ensuite, quand leur taille les rend gênants.

Calamity, la chienne que nous avons recueillie à l’âge de 7 ou 8 mois, vagabondait avec un superbe collier et une laisse de bonne qualité, quand elle s’est présentée chez nous. Était-elle perdue ? J’en doute : pas d’adresse sur le collier, pas de tatouage, pas de stérilisation (qui devrait être obligatoire pour tous les chiens qui ne sont pas de race), sans doute pas de vaccins. On voyait qu’elle traînait depuis plusieurs semaines, elle avait rongé sa laisse, ce qui indique qu’on l’avait sans doute attachée à un arbre pour mieux se débarrasser d’elle. Animal intelligent, elle avait déjà acquis une technique de survie efficace, mangeant tous les insectes, les lézards, les escargots, les papiers gras qu’elle rencontrait. Les croquettes et les boîtes pour chiens lui étaient naturellement inconnues. C’était une belle bête, bâtarde mais de bon aspect, qui avait le tord d’approcher des 35 kilogrammes.

Vous me direz : que fait la S.P.A ? La réponse est simple : il n’y a pas de S.P.A aux Antilles !


Il y a ensuite, et peut-être surtout, les innombrables animaux au piquet. Les bovins et les chèvres que l’on voit attachés dans le moindre fossé en bordure des routes, pour qu’ils mangent l’herbe souvent rare qui y pousse gratuitement. Ces mirifiques troupeaux qui font de leurs propriétaires des exploitants agricoles, même s’ils ont d’autres professions principales, et qui leur ouvrent l’accès aux subventions européennes (les troupeaux corses ont au moins l’avantage d’être virtuels, ce qui pose moins de problèmes de souffrance animale).

Même s’ils sont généralement d’une race adaptée aux conditions difficiles, je doute que ces bovins soient faits pour supporter le soleil de plomb qui les accable toute la journée, sans que leur longe leur permette de se mettre à l’ombre d’un arbre ! Ils attendent, parfois vainement, en beuglant désespérément, que leur maître leur apporte un peu d’eau, le soir à la sortie du boulot. Ce qui est significatif, c’est qu’au cours de la saison humide, on ne les entend pratiquement pas se plaindre, par contre leurs cris deviennent lancinants, le soir et la nuit, aux cours de la saison sèche.

Certes, ses animaux là ont une valeur marchande et il n’est pas question de les négliger trop, mais s’ils sont traités sans méchanceté, ils le sont sans états d’âme. Les Guadeloupéens ont, par rapport aux animaux, la mentalité qu’avaient nos paysans métropolitains il y a cinquante ans, avant que la télévision, puis Brigitte Bardot, les sensibilisent davantage, ou sensibilisent leurs enfants, préparant des générations futures plus humaines envers nos frères des races inférieures.


Il n’est pas question, ici, de critiquer les îliens pour leur comportement envers les animaux domestiques ou abandonnés. Comme l’écologie, la sensibilité envers les bêtes vient avec l’élévation du niveau de vie. Quand on survit avec le R.M.I, on est moins disposé à investir dans la nourriture pour le bétail que lorsque l’on vit dans l’opulence (on n’ose pas imaginer ce qui se passe dans les pays sous-développés). Déjà, la classe sociale locale la plus aisée s’entiche pour les chiens de luxe (et les voyous pour les chiens de combat). Les commerces d’alimentation ont des rayons de nourriture pour chiens et chats bien fournis.

C’est la prolifération des animaux abandonnés qui pose problème, où plus exactement l’indifférence qu’elle suscite. Heureusement, il existe toujours une régulation naturelle. Des meutes de chiens errants commencent à poser des problèmes de sécurité. On signale des attaques en règle, menée par ces troupes de gueux, contre les cours des écoles pour s’emparer des goûters des enfants. Cela provoquera peut-être une réaction salutaire des pouvoirs publics !

Par contre, pour ce qui est du bétail, je crains que la sécheresse, qui a frappé le pays jusqu’à ces dernières semaines, ne soit pas réellement terminée. Si quelques pluies ont fait jaillir une végétation exubérante, le déficit en eau ne me semble pas être comblé et il s’en faut de beaucoup (du moins sur Grande-Terre). Quand elle bénéficie de quelques dizaines de secondes de pluie, pour quelques dizaines d’heures de soleil brûlant, la terre ne peut être que sèche comme elle l’est de nouveau. La saison de carême, qui s’approche à grands pas, nous promet des jours difficiles pour les animaux au piquet ! Certains sont morts de soif au cours du dernier carême, qu’en sera-t-il pendant le prochain ?


Pour terminer, je voudrais rappeler aux Guadeloupéens que l’image d’un pays se construit également avec la qualité de vie apparente des animaux domestiques. Il y a quelques décennies, on voyait fleurir, en Métropole, des panneaux indiquant que tel village était « le village des bêtes heureuses ». Cette préoccupation semble être dépassée aujourd’hui pour les métropolitains, elle est plus que jamais à l’ordre du jour dans les départements français d’Amérique. Combien de touristes, souvent plus sensibles à la vision de la misère animale qu’à celle de la misère humaine, fuient-ils nos rivages pour éviter le spectacle désolant des animaux qui souffrent ?


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