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UNE SOCIETE DE GESTION DES PENURIES...


Si je devais définir la société guadeloupéenne, sur le plan économique, je dirais qu’il s’agit d’une société de gestion des pénuries, par opposition avec la société de consommation, saturée de produits, que connaissent les pays européens. Ici, il manque toujours quelque chose. En ce moment, ce sont les carburants, qui menacent de manquer. D’impressionnantes files de voitures se forment spontanément à l’approche des stations-services qui disposent encore de produits à commercialiser. Les forces de police organisent de longs cortèges, de plusieurs centaines de mètres, qui obstruent les voies de circulation de droite, ce qui, sur certaines routes étroites ne manque pas de poser quelques problèmes aux malheureux (ou heureux) automobilistes qui pourraient encore rouler. Vous me direz que la métropole a connu des problèmes semblables, lors de certaines grèves de routiers qui sont encore dans toutes les mémoires. Oui, mais ici, cela peut se produire toutes les deux à trois semaines
En ce moment, ce sont également les eaux minérales, qui risquent de manquer, en raison de la sécheresse, qui tarit les sources locales et incitent les consommateurs à se jeter sur les eaux importées de Métropole. Vous me direz cette pénurie est due à une catastrophe naturelle, elle est donc exceptionnelle. La sécheresse est l’arbre qui masque la forêt, les rayons des commerces sont souvent vides. Les rayons des eaux minérales… Et les autres.

Pourquoi cette pénurie latente de produits de grande consommation ? Ce phénomène est dû à deux causes intimement liées : l’approvisionnement par conteneurs, transportés par bateaux, et les grèves.
Il faut avoir observé le ballet incessant des camions qui livrent, à flot tendu, les grandes surfaces commerciales du continent, pour comprendre que la situation d’une île de taille modeste, comme la Guadeloupe, si loin de sa source d’approvisionnement, est fondamentalement différente. Quand un chef de rayon, d’un magasin Carrefour de Nice, par exemple, voit son stock d’un produit baisser, il prend son téléphone et, le soir même, un camion arrive dans son entrepôt. Le lendemain, les rayons sont approvisionné, sans que les clients n’aient rien soupçonné. Le chef de rayon équivalent, d’un Carrefour de Guadeloupe (une simple enseigne vendue à des Békés locaux), doit anticiper, d’au moins un mois, dans ses approvisionnements. Ce qui ne serait pas très compliqué, s’il n’y avait les grèves ou, plus exactement, les rumeurs de risques de grèves, qui provoquent de fortes variations dans les flux de la clientèle.
Tous les Guadeloupéens savent que la grève est l’occupation préférée des Guadeloupéens. Ce n’est pas le chômage, en dépit de ce que disent certaines mauvaises langues. Un gréviste est beaucoup mieux rétribué (en valeur moyenne annuelle) qu’un rmiste, et il bénéficie d’un pouvoir, sur ses semblables, considérablement plus important que celui des malheureux chômeurs. Aussi, dès que l’un de ses voisins voit un grutier, employé à décharger les conteneurs (un exemple parmi les centaines de professions stratégiques), se rendre sur son lieu de travail avec un air déterminé, au lieu de l’air morne habituel qu’arborent les condamnés au travail. Il s’empresse de prévenir qu’il y a un risque de grève chez les grutiers, donc un risque de voir les précieux conteneurs détournés vers des îles voisines, ce qui garantie quelques semaines de retard dans l’ouverture de ces modernes cavernes d’Ali Baba. Alors, on se précipite sur tous les produits essentiels, les rayons des magasins se vident et les pénuries s’installent.
Vous me direz que tout le monde n’a pas la possibilité d’influer directement sur le cheminement des précieux conteneurs. Tout le monde n’a pas la chance d’être un demi-dieu, comme les grutiers du port autonome. Erreur ! Le port autonome est desservi par une seule route, ce qui permet aux douaniers de faire consciencieusement acquitter l’octroi de mer aux marchandises enfermées dans les conteneurs.
La morue, composante indispensable des fameux accras, est le seul produit importé à être dispensé de l’octroi de mer. Deux autres produits essentiels à la vie locale : les bananes et le rhum, ne paie pas de droits de douane, car ils ont le privilège de bénéficier d’une autosuffisance, très exceptionnelle, de la production indigène.
Revenons à notre route unique. Elle a été gratifiée d’un splendide rond-point européen, juste au premier carrefour routier qui lui permet de se ramifier vers les différentes parties de l’île. Il n’a pas fallu bien longtemps, à tous les mécontents de tous poils, pour apprendre à bloquer ce rond-point, pour mieux appuyer leurs revendications légitimes.
En conclusion, le consommateur, qui ne veut manquer de rien d’essentiel, doit disposer d’un mois de stock de tous ces produits vitaux. Pour l’eau minérale, ça va, pour l’essence et le gasoil, ça va nettement moins bien

A ces stocks "économiques", il faut ajouter les stocks climatiques que l'on est invités à constituer à l'approche des cyclones. La rumeur informe, les nouveaux arrivants, qu'un cyclone peut perturber l'économie de l'île pendant plusieurs semaines. On peut être privé d'électricité et d'eau pendant tout ce temps. Les réseaux ne sont pas toujours en bon état et les ardeurs à réparer parfois un peu molles. On le constate pour de nouvelles installations : une semaine pour avoir un raccordement d'eau ou un raccordement téléphonique, dans des installations existantes, c'est ce que j'ai constaté par moi-même.

Ne croyez surtout pas que je me plaigne de cet état de faits. Je pense, au contraire, que nous avons la chance de bénéficier d’une avance par rapport à la métropole. José Bové et tous les soixante-huitards vieillissants, dont les scores progressent à chacune des élections, préparent quelque chose d’analogue pour notre douce France. La Guadeloupe, qui ne dispose pas encore d’une seule usine d’incinération des ordures, se montre résolument écologiste dans sa gestion chaotique de la Société de Consommation.

Je crois qu’il est nécessaire que j’ajoute quelque chose à cette diatribe. Tout ce que j’ai affirmé est parfaitement exact, mais il ne faudrait pas croire que la Guadeloupe est uniquement peuplée d’énergumènes qui ne pensent qu’à faire grève ou à bloquer les approvisionnements. Une très grosse majorité de la population est composée de gens très raisonnables, qui souhaitent bénéficier du confort de la société de consommation (en bons européens qu’ils sont) et qui désapprouvent ouvertement les extrémistes (on n’est pas en Corse, où s’exerce la loi du silence, ici les femmes parlent, pour les hommes c'est moins sûr). Les exactions, comme en métropole, sont le fait d’une petite minorité agissante, dont les arguments majeurs sont les barres de fer. Ce n’est pas par hasard qu’ils reçoivent le soutient du sus-nommé José Bové. Ici, ce sont les syndicats communistes qui mènent le bal. Le parti a été laminé aux dernières élections, d’une façon encore plus sévère qu’en métropole, mais les syndicats sont encore très puissants.


J’ai évoqué, plus haut, l’absence d’autosuffisance des productions locales, alimentaires ou industrielles. Il faut savoir que cette autosuffisance a existé pendant quelques années. Après l’armistice du maréchal Pétain, les colonies de l’époque se sont montrées loyalistes, ce qui était tout à leur honneur dans l'esprit du moment. Les territoires, qui allaient devenir, en 1946, les départements français d’Amérique, furent alors soumis à un blocus organisé par les alliés (les Américains surtout). Ils furent donc contraints de parvenir à l’autosuffisance, ce qu’ils firent rapidement. La fin de la guerre, et l’arrivée en masse des fameux conteneurs, mirent fin à cet état de fait.
Ce qui est drôle, dans cette affaire, c’est que j’ai entendu dernièrement la version actualisée de cette histoire. Sur une radio locale, une savante commentatrice, qui n’était sans doute même pas née pendant la guerre d’Algérie, expliquait, à son auditoire, que l’autosuffisance avait été rendue nécessaire par la présence de sous-marins allemands, qui faisaient le blocus de la Guadeloupe. Il est bien connu que le rêve d’Hitler était de s’emparer de cette terre bénie des dieux, bien plus intéressante que l’Ukraine pour favoriser l’expansion de la race allemande !


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