Il fait chaud entre 10 et 14 heures, très chaud même, 32° à l’ombre.
La saison sèche (excellente pour l’orthophonie) touche à sa fin et tout le monde attend la pluie comme une délivrance : les vaches, qui cherchent désespérément un brin d’herbe dans les prés des Grands-Fonds, en bas, au Nord-Est ; la végétation, qui ne cesse de se rabougrir (où est l’exubérance tropicale ?) ; les hommes, qui voient leurs vaches fondrent avec inquiétude ; notre citerne, dont le niveau baisse comme celui d’une clepsydre. Pourtant, quand les pluies seront là depuis quelques semaines, tout le monde attendra la saison sèche avec impatience. Ainsi va la vie, partout dans le monde.
Mon ami, Louis-Antoine, est rentré du Kurdistan. Il m’a fait, de son voyage, un récit picaresque, que seules des aventures, hors des sentiers battus par les tour-opérateurs, permettent de vivre encore. Au moment où la France reconnaissait le génocide des Arméniens par les Turcs, il retrouva les traces des exactions commises par les régiments arméniens, du général Antévic, qui envahirent l’est de la Turquie, aux côtés des Russes de Joudénitch, en février 1915. Quand je vous dis qu’il n’y a rien de simple !
J’envie Louis-Antoine… Je l’envie ? Moi qui me suis retiré dans mon île, comme Diogène dans son tonneau. Non ! Dorénavant je vivrai les aventures des autres, à travers leurs récits. Et puis la Guadeloupe est un archipel, beaucoup plus grand qu’un tonneau. La preuve : pendant que les vaches des Grands-Fonds dépérissent, les flancs de la Soufrière sont abondamment arrosés, ce qui permet à la banane, une herbe très gourmande en eau, de prospérer. Sur les flancs des Deux Mamelles, la forêt tropicale primaire prolifère aussi. C’est quand même pas ça qui va arroser le malheureux bougainvillier que Patricia a planté au début du carême, la seule plante à fleurs que nous avons pour l’instant. C’est promis, dès que la pluie sera là, j’en planterai une bonne centaine de pieds. Une tranchée, longue d’une cinquantaine de mètres, les attend depuis plusieurs mois. Pourquoi autant de bougainvilliers d’un seul coup ? Vous essaierez de traverser la haie qu’ils vont faire, quand ils se seront développés ! À moins que les fourmis manioc ne le dévorent. Elles adorent ça, ces petites bestioles, les jeunes plants de bougainvilliers. Il va falloir que je monte la garde, la nuit, avec mon escopette chargée de petits plombs.
Cette semaine, j’ai eu mal aux dents. Pourquoi appelle-t-on cela le mal d’amour ? Une fourmi manioc confite à celui qui me le dit. J’ai regardé Littré, très bavard sur les dents, il est muet sur ce point-là. Par contre, j’y ai retrouvé une belle expression, qui est : "vouloir prendre la lune avec les dents". Une belle formule pour Rastignac. Au fait, vous savez que, sous les tropiques, la lune bascule. Au lieu d’un croissant vertical, nous avons droit à un hamac, ce qui me semble être de circonstances.
Chez les dentistes du coin, il y a deux formules le «avec rendez-vous», c’est l’après-midi et le premier disponible est dans un mois ; le «sans rendez-vous», c’est le matin, à partir de 7 heures 30. Conseil du dentiste : "venez faire la queue sur le trottoir à partir de 6 heures, si vous voulez avoir une chance de passer avant midi !" C’est ainsi que tout fonctionne dans ce pays, que vous vouliez vous rendre à la Poste, chez votre assureur (la G.M.F) ou dans n’importe quelle administration, sitting obligatoire sur le trottoir à partir de 6 heures du matin. Bon, je vais essayer de composer encore un peu avec mon mal d’amour.
Quant aux fourmis manioc, je leur réserve une surprise, un beau matin, à 6 heures, je vais aller faire la queue devant les bureaux de l’association qui lutte contre toutes les petites bestioles indésirables du pays. Je n’ai pas encore la liste desdites bestioles, mais je me prends à rêver, des fois que les chiens bâtards jaunes en fassent partie. Du calme, Calamity, je ne parlais pas de toi. En plus, elle est susceptible cette bestiole !
Je pourrais continuer comme cela pendant des heures, en me prenant pour un vieux sage installé sous son baobab, mais cela ne serait pas raisonnable. Vous, à qui j’adresse ce Petit Journal, vous êtes généralement pris dans l’environnement stressé d’un pays européen, pour qui le temps est de l’argent (des euros, plus exactement). Ici, on fait la queue sur les trottoirs à perte de temps, ou on compte les fourmis manioc, ce qui n’est pas beaucoup plus constructif...